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A R 1 b ^ SCIEN'IiA V I R i A S
I « A V t. K ft - * » ,
NAPOLEON I er
ET LA FONDATION DE
LA RÉPUBLIQUE ARGENTINE
JACQUES DE LINIERS
ET LE MARQUIS DE SASSENAY
(1808-1810)
Le Marquis DE SASSENAY
PARIS
LIBRAIRIE PLON
E. PLON, NOURRIT et G", IMPRIMEURS-ÉDITEURS
RUE GABAKCISRE, 19
1892
Toui iroiti réunit
[ë4$>
7côC/y-/
SOURCES IMPRIMÉES
Ambigu (L 1 ) ou Variétés politique* et littéraires. Recueil
périodique, par M. Peltier. Année 1810, vol. 30,
in-8".
Ànnual Register, années 1795, 1796, 1797, 1806, 1807,
1808 et 1810. Londres ad annos, in-8°.
Fcnes (D. Gregorio) . Ensayo de la historia civil de Bue nos-
Aires, Tucuman y Paraguay, 2 e édition, 2 vol. in-8°.
Buenos-Ayres, 1856, 2 e vol., ch. ix et x et épilogue.
Larchet (Lorédan). Les suites d'une capitulation. Relations
des captifs de Baylen, petit in-8°. Paris, 1884 (p. 147 à
174).
Mellet (Jullien). Voyages dans l'intérieur de l'Amérique
méridionale, petit in-8°. Paris, 1824.
Mitre (Le général D. Bartolomé). Historia de Belgrano y
de la Independencia argentina, 4 e édition, 3 vol. in -8°.
Buenos-Ayres, 1887 (1 er vol., texte et appendices).
Moniteur universel du 21 juin 1810.
Richard (Jules) . Biographie de Jacques de Liniers,
comte de Buenos-Ayres et vice-roi de la Plata, in-8°.
Niort, s. d.
Torrekte (D. Mariano). Historia de la Revolucion hispano-
americana, 3 vol. petit in-4°. Madrid, 1829-1830.
VIII
Times (Le), 24 août 1810.
Ximenès (Don Pedro Alcantara), chapelain de l'évêque de
Cordoba. Récit de la captivité et de la mort de Liniers.
Torrente, I, 69.
SOURCES MANUSCRITES
Archives du ministère des affaires étrangères. — Espagne,
tome 681, f°« 119 et 128. Tome 682, f» 213 et 349.
Tome 683, t» 7 et 10. — Angleterre, tome 604, f» 121.
(Voir aux Pièces justificatives.)
Archives du ministère de la marine, BB 4 ,275. Campagnes
de 1808, vol. 14. Bâtiments isolés, missions particulières,
f°* 100 et 104. (Voir aux Pièces justificatives.)
Archives du Foreign Office. Lettre du secrétaire d'État à
M. H. Wellesley, ambassadeur d'Angleterre auprès de la
Régence de Cadix, du 28 mai 1810. (Voir aux Pièces jus-
tificatives .)
Archives de Buenos- Ayres. Documents communiqués par
M. le général Mitre. Dossier de l'instruction ouverte contre
Sassenay à Montevideo, et dossier des procès-verbaux de
l'audiencia du 15 octobre 1808. (Voir aux Pièces justifi-
catives.)
NAPOLEON I"
ET LA FONDATION
DE LA RÉPUBLIQUE ARGENTINE
CHAPITRE PREMIER
NAPOLÉON ET LES COLONIES ESPAGNOLES
(1808)
Projets de Napoléon sur les possessions espagnoles de l'Amé-
rique. — Un vice-roi français à la Plata. — Recherche
et choix d'un envoyé. — Un diplomate malgré lui.
Jusqu'au jour où Napoléon tint en son pou-
voir Charles IV et Ferdinand VII, il n'avait
eu d'autre but que d'assurer à son frère Joseph
la possession de l'Espagne seule, sans ses
colonies d'outre-mer. Il avait même, avant la
révolution d'Aranjuez, caressé l'espoir de voir
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NAPOLEON I"
ET LA FONDATION
DE LA RÉPUBLIQUE ARGENTINE
CHAPITRE PREMIER
NAPOLÉON ET LES COLONIES ESPAGNOLES
(1808)
Projets de Napoléon sur les possessions espagnoles de l'Amé-
rique. — Un vice-roi français à la Plata. — Recherche
et choix d'un envoyé. — Un diplomate malgré lui.
Jusqu'au jour où Napoléon tint en son pou-
voir Charles IV et Ferdinand VII, il n'avait
eu d'autre but que d'assurer à son frère Joseph
la possession de l'Espagne seule, sans ses
colonies d'outre-mer. Il avait même, avant la
révolution d'Aranjuez, caressé l'espoir de voir
1
I
ET LES COLONIES ESPAGNOLES. 7
et rares qualités du futur libérateur de Bue-
nos-Ayres, il avait conçu pour lui une sincère
amitié et une profonde estime. 11 accueillit
donc avec la joie la plus vive la proposition
que lui fit Decrès de le charger d'une mission
auprès de son ami, d'autant plus que le
ministre lui fit entrevoir, en cas de succès,
les plus brillantes récompenses. A la demande
de son chef, il rédigea rapidement un mémoire
sur le vice-roi, sa famille, sa situation et son
influence dans la colonie. Ce mémoire fut
soumis sans relard à l'Empereur, qui ne se
décida pas pourtant en faveur du capitaine
Jurien, probablement parce que, dans la
crainte d'un insuccès, il ne voulut pas donner
trop d'importance à la mission et tint à la
confier à un personnage moins en vue que le
commandant de la Créole (1).
Plus heureux que Decrès, le ministre Maret
trouva l'homme que cherchait l'Empereur. Il
(1) L'amiral Jurien de la Graviere, Souvenirs d'un ami-
rai, tome II, p. 132 et suiv.
8 NAPOLEON
avait rencontré peu de mois auparavant, à
Dijon, dans un dîner, un ancien émigré, le
marquis de Sassenay, qui avait, lui aussi,
connu Liniers en 1800 et s'était, comme le
capitaine Jurien, lié avec lui d'une étroite
amitié. Pendant le repas, la conversation
était tombée sur les récents triomphes du
vice-roi de la Plata, qui avaient fait du bruit
en France. Le marquis avait parlé de Liniers
avec l'enthousiasme d'un ami et avait retracé
avec feu ses exploits à Mahon et à Gibraltar.
11 avait vanté son caractère et ses talents, et
si vivement intéressé le ministre que celui-ci
n'oublia ni la soirée, ni son interlocuteur.
Le futur duc de Bassano proposa donc à
l'Empereur d'envoyer Sassenay à Buenos-
Ayres. Il savait que c'était un homme forte-
ment trempé et ayant courageusement sup-
porté les rudes épreuves de l'émigration. Il
savait aussi qu'il était d'une irréprochable
loyauté, et qu'il n'y avait pas à craindre que,
bien qu'attaché à la maison de Bourbon, il ne
ET LES COLONIES ESPAGNOLES. 9
remplit pas consciencieusement toute mission
dont on le chargerait. L'Empereur ratifia le
choix de son ministre et manda l'ancien émi-
gré auprès de lui.
Au moment où Napoléon et Maret arrêtaient
leur choix sur lui, le marquis de Sassenay
vivait tranquillement dans la terre dont il
portait le nom, à quelques kilomètres de
Chalon-sur-Saône. Tout occupé à se reconsti-
tuer une fortune et n'ayant jamais sollicité
aucun emploi du gouvernement impérial, il
ne se doutait pas du malheur qui allait fondre
sur lui. Ce fut donc avec une véritable stupé-
faction qu'un beau jour de mai 1808, il vit
descendre d'une voiture de poste arrêtée h la
porte de son château, un courrier de cabinet
porteur d'un ordre de l'Empereur qui l'appe-
lait auprès de lui. Fort perplexe, il chercha,
mais en vain, à tirer du courrier quelques
éclaircissements. Celui-ci ne savait rien et
n'avait d'autre instruction que de l'amener à
ayonne. Le marquis fit à la hâte quelques
i.
10 NAPOLKON
préparatifs, et, après avoir embrassé fort triste-
ment sa femme et ses deux enfants, il monta
dans la chaise de poste qui l'attendait.
Le voyage se fit aussi rapidement qu'il pou-
vait se faire à cette époque. 11 s'agissait du
service de l'Empereur, et pour ce service-là
les postillons savaient qu'il fallait brûler le
pavé. La route parut néanmoins longue a
Sassenay, qui cherchait en vain ce que le gou-
vernement impérial pouvait bien avoir à lui
demander.
11 arriva à Bayonne le 29 mai. Sans perdre
une minute, il changea de costume et se rendit
au château de Marac où résidait l'Empereur,
qui l'admit immédiatement en sa présence.
L'audience fut courte et caractéristique.
Napoléon se promenait à grands pas dans son
cabinet. A peine Sassenay fut-il introduit qu'il
l'interpella avec sa brusquerie habituelle. —
« Vous êtes lié avec M. de Liniers? » lui
demanda-t-il. — « Oui, Sire » , répondit le
marquis. — « C'est bien ce que m'avait dit
ET LES COLONIES ESPAGNOLES. II
« Maret » , reprit l'Empereur. « Puisqu'il en
« est ainsi, je vais vous charger d'une mission
« auprès du vice-roi de la Plata. » — « Je
« suis aux ordres de Votre Majesté » , répli-
qua l'ancien émigré ; « mais Elle voudra bien
c me permettre de retourner chez moi pour
« mettre mes affaires en ordre avant d'entre-
« prendre un aussi long et aussi périlleux
« voyage. »
« — C'est impossible. » Telle fut la réponse.
« Il faut que vous partiez dès demain, vous
« n'avez que vingt-quatre heures pour vous
« préparer. Faites votre testament, Maret se
« chargera de le faire parvenir à votre famille.
« Pour le moment, allez trouver Champagny.
« qui vous donnera vos instructions. » Et d'un
geste Napoléon congédia son interlocuteur
absolument atterré.
En l'an de grâce 1808, on ne discutait pas
plus les ordres de l'Empereur qu'on n'avait
discuté sous la Terreur les décrets du Comité
de salut public. Sassenay prit son parti en
12 NAPOLEON
homme habitué aux épreuves. Il se rendit
tout d'abord chez M. de Champagny, ministre
des relations extérieures. Celui-ci, après l'avoir
longuement interrogé sur ce qu'il savait de
Liniers et du Rio de la Plata, lui fit connaître
sommairement le but de sa mission, sans tou-
tefois l'informer qu'une escadre en voie d'ar-
mement au Ferrol devait le suivre à quinze
jours d'intervalle avec un corps de trois mille
hommes. En le congédiant, le ministre lui
annonça qu'il lui ferait remettre, au moment
de son embarquement, des dépêches destinées
aux autorités coloniales, et, pour lui-même,
des instructions secrètes ne devant être ou-
vertes qu'en pleine mer. Sassenay alla ensuite
rendre visite au ministre Maret. Le futur duc
de Bassano lui prodigua les encouragements
et les promesses, et, pour lui donner une
attache gouvernementale, le nomma à un
poste de secrétaire dans son cabinet.
Après ces visites officielles, le marquis s'oc-
cupa de ses propres affaires. Comme l'Empe-
ET LES COLOMES ESPAGNOLES. 13
reur le lui avait conseillé, il fit son testament,
rédigea ses instructions pour son agent en
Bourgogne et adressa à sa femme une lettre
d'adieu dans laquelle il ne lui dissimula pas
les périls de sa mission. Ces devoirs remplis,
il fit, tant bien que mal, en quelques heures,
l'achat des objets indispensables pour une
aussi longue traversée.
Dès son arrivée à Bayonne, l'Empereur
avait recherché les moyens les plus pratiques
pour établir des communications fréquentes
avec les colonies françaises et espagnoles. Sa
correspondance avec Murât et Decrès montre
à quel point cette question le préoccupait et
quelle importance il y attachait. Après s'être
renseigné comme il savait le faire, auprès des
gens du métier, il était arrivé à se convaincre
que, pour tromper la surveillance des croi-
sières anglaises, il fallait n'employer que de
très petits bâtiments et multiplier les expédi-
tions. Dans cet ordre d'idées, il avait fait
mettre sur le chantier, a Bayonne même, six
14 NAPOLEON
mouches d'un modèle spécial, et il avait en
même temps acheté au commerce un tout
petit brick qu'on lui avait représenté comme
un excellent marcheur. L'arsenal de Bayonne
étant fort mal approvisionné de caronades, le
brick ne put être armé que d'une artillerie
très insuffisante (l). Ce fut sur ce navire, qui
s'appelait le Consolateur, que le marquis s'em-
barqua le 30 mai, sur les quatre heures du soir.
M. de Champagny lui avait fait remettre une
valise pleine de dépêches officielles et un pli
cacheté renfermant ses instructions secrètes.
Malgré tous les encouragements qui lui avaient
été prodigués, l'envoyé prit la mer assez mal
impressionné par les nouvelles d'Espagne qui
ne lui présageaient pas un bon accueil de
l'autre côté de l'Atlantique.
Il me faut ici interrompre mon récit. Avant
(1) Correspondance de U empereur Napoléon I er , édition
in-8°, t. XVII, lettres 13828, 13830, 13852, 13854, 13858,
13873, 13890, 13902, 13936, 1393f, 13952, 13960, 13963,
13965, 13982, 13998, 13999, 14013, 14203.
ET LES COLONIES ESPAGNOLES. 15
de raconter le voyage de Sassenay et les graves
événements qui en furent la conséquence, j'ai
à faire connaître les antécédents des deux
hommes que la toute-puissante volonté de
Napoléon allait réunir de nouveau, pendant
un court espace de temps, sur les rives du Rio
de la Plata, pour leur malheur à tous deux.
CHAPITRE Iï
JACQUES DE LINIERS (1)
(1753-1806)
Naissance et famille Je Jacques de Liniers. — Ses pre-
mières années et ses premières campagnes. — Envoi à la
Plata. — Longue inaction sans avancement. — Première
invasion anglaise. — Conquête de Buenos-Ayres par
Beresford et reprise de cette ville par Liniers.
Jacques de Liniers, dont nous nous occu-
perons d'abord, naquit à Niort le 25 juil-
(1) Jules Richard, Biographie de Jacques de Liniers. —
Bartolomé Mitre, Historia de Belgrano y de la Indepen-
dencia argentina, in-8°, 4 e édition. Buenos-Ayres, 1887.
(C'est dans le 1 er volume de la 4 e édition que se trouve
le plus complètement tout ce qui concerne l'histoire
de Liniers de 1806 à 1810.) — Don Gregorio Fones,
Ensayo de la historia civil de Buenos-Ayres, Tucuman y
Paraguay ; Annual Register, années 1806, 1807, 1808 et
1810, in-8°, Londres ad annos; le Times, n° du 24 août 1810.
— Torrewte (D. Mariano), Historia de la Revolucion his-
pano-americana.
JACQUES DE LINIERS. 17
let 1 753. Il était le quatrième des neuf enfants
issus du mariage de Jacques-Joseph-Louis de
Liniers et d'Henriette-Thérèse de Brémond
d'Àrs. Les Liniers comptaient parmi les plus
anciennes familles de la noblesse poitevine.
L'un d'eux avait été tué à la bataille de Poi-
tiers en 1356, un autre avait eu la jambe
emportée à la bataille de Laufeld en 1747.
Tous, pendant le dix-septième et le dix-hui-
tième siècle , avaient vaillamment servi la
monarchie dans ses armées ou sur ses flottes.
Jacques de Liniers eût menti aux instincts
guerriers de sa race s'il n'avait pas embrassé
la carrière des armes. Cadet de famille et
n'ayant pas grand'chose à attendre de l'héri-
tage paternel, il résolut de demander à son
épée la fortune qui lui manquait. À douze ans,
il fut reçu page du grand maître de l'ordre de
Malte, Ximénès. Malte était alors l'école mili-
taire de la noblesse européenne. Il y passa
trois années et s'y familiarisa, dans l'entou-
rage du Grand Maître, avec la langue espa-
18 JACQUES DE LINIK11S.
gnole, qui devait lui être plus tard si utile. Il
rentra en France en 1768 avec l'autorisation
de porter la croix et y obtint, la même année,
un brevet de sous-lieutenant au régiment de
Piémont-royal-cavalerie.
La France, épuisée parla guerre de Sept ans,
ne songeait alors qu'à vivre en paix avec ses
voisins. Liniers fut donc condamné à une vie
de garnison insupportable à son ardente
nature. Il la menait depuis six ans, lorsqu'il
apprit en 1774 que le gouvernement espa-
gnol préparait une expédition contre Alger.
Il n'hésita pas à donner sa démission et à pas-
ser en Espagne, où il s'engagea comme simple
volontaire sur la flotte que commandait
don Pedro Castejon. Cette flotte portait
22,800 hommes, sous les ordres du comte
d'Oreilly. L'expédition ne fut pas plus heu-
reuse que ne l'avait été celle de Charles-Quint
en 1535. Après quelques avantages, l'armée
s'avança dans l'intérieur, fut battue et dut
se rembarquer à la hâte, après avoir perdu
JACQUES DE LIMIERS. 19
3,000 hommes. Liniers trouva moyen de se
distinguer, soit sur son vaisseau, soit comme
aide de camp du prince Camille de Rohan.
Aussi, quoique étranger, obtint-il d'être admis
en 1775 au collège des Gardes-Marine. Il y
passa ses examens et devint enseigne de fré-
gate. Il prit part, en cette qualité, à une
expédition contre les côtes du Brésil qui fut
bientôt interrompue par la paix conclue en
1777 entre l'Espagne et le Portugal.
Une année plus tard, le soulèvement des
colonies de l'Amérique du Nord contre l'An-
gleterre mit encore une fois la France et
l'Espagne aux prises avec leur vieille enne-
mie. Cette guerre fournit à Liniers de nou-
velles occasions de se signaler. De 1779 à
1781, il prit part sur le Saint-Vincent à
la campagne du large et à différentes croi-
sières dans lesquelles il enleva à l'abordage
plusieurs navires anglais. Au commencement
de 1782, il fut embarqué sur le Saint-Pascal,
qui faisait partie de la flotte chargée d'as-
20 JACQUES DE LIMIERS.
siéger Port-Mahon que les Anglais occupaient
depuis 1763. La ville était étroitement blo-
quée par terre et par mer. Néanmoins, deux
transports anglais, l'un de dix et l'autre de
quatorze canons, trompèrent la surveillance
des assiégeants et vinrent jeter l'ancre à une
portée de fusil du fort la Reine. En apprenant
l'événement, le commandant de la flotte espa-
gnole résolut de faire enlever ces deux navires
par des chaloupes, quoiqu'ils fussent double-
ment protégés par leur propre artillerie et
par les batteries du fort. L'entreprise était
hasardeuse. Pour la conduire à bonne fin, il
fallait un chef résolu. La réputation que
Liniers s'était acquise lui valut d'être choisi.
On lui confia seize chaloupes avec lesquelles
il devait pendant la nuit aborder les deux
transports. Un épais brouillard, chose rare
en ces parages, contraria l'entreprise et ne
se dissipa qu'avec le jour. Liniers ne voulut
pas remettre l'attaque. Malgré un feu épou-
vantable, il vogua hardiment vers les navires
JACQUES DE LIN1ERS. 21
ennemis, les aborda, s'en empara et les
ramena au milieu de la flotte espagnole, aux
applaudissements de ses compagnons d'armes.
Ce hardi coup de main, qui coûta la vie à beau-
coup des assaillants, et dans lequel lui-même
fut assez grièvement blessé, lui valut le grade
de lieutenant de vaisseau. Pendant le reste
du siège, qui se termina le 5 février par une
capitulation, Liniers sut, comme toujours, se
rendre fort utile.
L'heureuse issue de ce siège décida l'Es-
pagne et la France à faire un grand effort
pour arracher à l'Angleterre le rocher de
Gibraltar, sur lequel son drapeau flottait
depuis 1704. Des forces imposantes furent
réunies au camp de Saint-Roch. L'armée
franco-espagnole, qui comptait dans ses rangs
deux princes du sang, le comte d'Artois et le
duc de Bourbon, était commandée par le duc
de Crillon. La flotte combinée, forte de 64 vais-
seaux de ligne et de quelques frégates et bâti-
ments légers, était aux ordres de l'amiral Cor-
22 JACQUES DE LINIERS.
doba. Pour venir à bout de la redoutables for-
teresse, on construisit des batteries flottantes
chargées de pièces de gros calibre. On comp-
tait que, placées à une petite distance des
murailles, elles les démoliraient rapidement.
Le 13 septembre 1782, dix de ces batteries
armées de 150 canons vinrent, malgré un
vent violent, s'embosser devant la place assié-
gée. L'une d'elles était commandée par le
prince de Nassau-Siegen, ayant Liniers pour
second.
L'artillerie de l'armée de terre et celle de
la flotte ouvrirent en même temps un feu
d'enfer. Les Anglais rendirent coup pour
coup et finirent par démasquer des batteries
à boulets rouges qui mirent le feu à trois des
batteries flottantes. L'incendie se commu-
niqua aux autres. Après avoir combattu dix-
sept heures, le prince de Nassau et Liniers
n'eurent que le temps de sauter à l'eau pour
échapper à la mort.
L'insuccès de cette attaque découragea les
JACQUES DE LINIERS. 23
assiégeants. On se contenta de bloquer la
place, dans l'espoir de la réduire par la
famine. Pendant un orage, quelques vais-
seaux anglais parvinrent à y introduire des
vivres et des munitions. A leur sortie, ils
furent vivement poursuivis. Liniers, qui com-
mandait un brick de 18 canons, en enleva un
sous le feu d'un vaisseau de ligne. Cet exploit,
joint aux services qu'il avait rendus pendant
le siège, lui valut le grade de capitaine de
frégate. Quelques mois plus tard, l'Angleterre
signait la paix à Versailles et reconnaissait
l'indépendance de ses colonies.
L'Espagne avait fait de grands armements
en vue de la continuation de la guerre. Elle
voulut les utiliser et entreprit une nouvelle
expédition contre Alger. Liniers y prit part
sur la frégate qu'il commandait. Cette expé-
dition eut aussi peu de succès que les précé-
dentes.
11 fallut faire la paix. Notre jeune compa-
triote fut chargé de porter au dey les cadeaux
24 JACQCKS DE LINIERS.
du roi d'Espagne. Doué des qualités morales
et physiques qui séduisent et attachent les
hommes, il sut prendre un véritable ascen-
dant sur le souverain d'Alger. Ce prince le
combla des marques de sa faveur et, sur sa
demande, lui accorda la liberté de tous les
prisonniers français, espagnols et italiens qui
se trouvaient en son pouvoir.
Au retour de cette expédition, Liniers
épousa une jeune fille d'origine française,
Mlle de Menviel, qui mourut en 1788 en lui
laissant un fils. Dans cette même année, le
gouvernement espagnol l'envoya à la Plata.
Il s'y maria pour la seconde fois, en 1791,
avec Mlle de Sarratea. Quelques mois plus
tard, au commencement de 1792, il fut
nommé capitaine de vaisseau.
Pendant quatorze longues années, le gou-
vernement espagnol oublia Liniers. Pourtant,
en Amérique comme en Europe, il rendit
d'utiles services. De 1796 à 1802 surtout, il
sut, à l'aide d'une flottille de chaloupes canon-
JACQUES DE LINIERS. 25
nières qu'il avait organisée à Montevideo,
défendre les côtes de la vice-royauté contre
les croiseurs anglais, et assurer le commerce
d'une rive à l'autre du Rio de la Plata. Ce fut
pendant cette dernière période qu'il se lia,
en 1800, avec le marquis de Sassenay, dont
les hasards de l'émigration avaient fait un
subrécargue sur un navire de commerce amé-
ricain, et avec celui qui devait être plus tard
l'amiral Jurien.
Après la paix d'Amiens, le vice -roi lui
confia par intérim le gouvernement des an-
ciennes missions du Paraguay que les Jésuites
avaient fondées. Il y passa trois ans et revint
à Buenos-Ayres en 1805 pour y reprendre le
commandement de la flottille. Le voyage de
retour fut marqué pour lui par un grand
malheur. Mme de Liniers fut surprise en
route par les douleurs de l'enfantement et
mourut faute des soins nécessaires.
Les incessantes attaques des Anglais n&
laissèrent guère à Liniers le temps de s'aban-
2
2G JACQUES DE LINIERS.
donner à son chagrin. Il lui fallut pendant
toute Tannée 1805 lutter avec le peu de
forces dont il disposait contre des ennemis
chaque jour plus hardis. C'était le prélude
d'un redoutable orage qui allait fondre sur la
colonie.
L'Angleterre, dont le commerce était fort
éprouvé par la guerre qu'elle soutenait depuis
1803 contre la France et l'Espagne, cherchait
partout des nouveaux débouchés pour ses
produits. Depuis longtemps le cabinet de
Saint-James avait les yeux fixés sur l'Amé-
rique méridionale et songeait à mettre la
main sur l'une ou l'autre des colonies dont
l'Espagne tirait un si mauvais parti. Pourtant,
aucune expédition n'avait encore été projetée,
lorsqu'en 1806 le commodore sir Home Po-
pham, qui s'était emparé l'année précédente
de la colonie hollandaise du cap de Bonne*
Espérance, eut l'idée d'employer les forces
dont il disposait à la conquête du Rio de la
Plata. Popham savait que la colonie n'était
JACQUES DE LIMERS. 21
défendue que par un petit nombre de soldats
espagnols* et il croyait, sur la foi de renseigne-
ments apportés par un capitaine américain,
que les habitants détestaient le joug de la
mère patrie, ce qui était vrai, et accepteraient
volontiers la domination anglaise, ce qui était
faux.
Sans consulter son gouvernement, il mit à
la voile en avril 1806 avec une escadre de
6 frégates, de 3 corvettes et de 5 transports
qui portaient un petit corps expéditionnaire
de 800 highlanders du 71 e et de 600 soldats de
marine, sous les ordres du général Beresford.
C'étaient de vaillants soldats et un chef
éprouvé.
Le 71 e régiment de highlanders avait de
glorieux états de service. 11 s'était surtout
signalé en 1 799 sous les ordres de sir Sidney
Smith dans cette célèbre défense de Saint-
Jean d'Acre qui, au dire de Napoléon, lui
avait fait manquer sa fortune. Quant à Wil-
liam Carr Beresford, il comptait déjà parmi
28 JACQUES DE L1NIERS.
les plus brillants officiers de l'armée anglaise.
Depuis le commencement des guerres de la
Révolution, il n'avait pour ainsi dire pas
remis son épée au fourreau. Il avait pris part
au siège de Toulon, à la conquête de la Corse,
à la guerre de Saint-Domingue, à la dernière
lutte contre Tippou-Saïb et à la campagne
d'Egypte, dans laquelle, sous les ordres de sir
David Baird, il avait exécuté avec son régiment
cette merveilleuse marche de neuf jours à
travers le désert, de la mer Rouge au Nil, qui
avait rendu légendaires les noms de tous les
chefs qui l'avaient dirigée. Tout récemment,
enfin, il avait contribué à la conquête des
possessions hollandaises du cap de Bonne-
Espérance.
Favorisée par de bons vents, l'escadre an-
glaise ne s'attarda pas trop dans sa traversée
de l'Atlantique. Le 10 juin, elle fit son appari-
tion dans les eaux du Rio de la Plata.
La colonie avait à sa tête le marquis de
Sobremonte, vice-roi depuis 1804. Ce n'était
JACQUES DE LINIERS. 29
pas un mauvais administrateur; il avait gou-
verné avec assez d'équité; mais il était abso-
lument au-dessous de la tâche difficile qui
venait de lui incomber. Dès l'année précé-
dente, la cour de Madrid, effrayée du départ
de la flotte du commodore Popham pour les
mers du Sud, lui avait donné Tordre de se
tenir en garde contre une descente des
Anglais. Il avait fait, à cette époque, quel-
ques préparatifs très insuffisants; puis, sur la
nouvelle que le commodore Popham s'était
emparé du Cap, il avait cru le danger conjuré
et avait interrompu ses armements.
L'arrivée inopinée de l'escadre anglaise le
prit donc complètement au dépourvu et lui
fit perdre la tête. Il ne sut prendre aucune
mesure utile et se borna à appeler sous les
armes les milices qu'il avait eu le tort de ne
pas exercer en prévision du danger qui lui
avait été signalé.
La plus grande partie des troupes régu-
lières avaient été concentrées à Montevideo. Le
2.
JACQUES DE LINIERS.
commodore Popham avait d'abord songé à
attaquer cette place. Il changea d'avis en
apprenant par un pilote anglais que Buenos-
Ayres, qui n'avait pas d'enceinte fortifiée,
n'était défendue que par un petit nombre de
soldats espagnols. Il remonta donc le fleuve,
et, après une fausse démonstration contre la
baie de Barragan, dont la défense avait préci-
sément été confiée à Liniers, il débarqua le
25 juin sa petite armée au port de Quilmès, à
cinq lieues de Buenos-Ayres. Quelques marins
pris dans les équipages de l'escadre avaient
porté à 1,600 ou 1,800 hommes l'effectif du
corps de débarquement, dont l'artillerie se
composait de quatre pièces de campagne. Ce
fut avec cette poignée d'hommes que l'intré-
pide Beresford osa s'attaquer à une ville dont
la population ne devait pas être inférieure à
50,000 âmes.
Le général anglais, après avoir employé
l'après-midi du 25 juin à assurer sa base
d'opérations en établissant fortement une
JACQUES DE LINIERS. 31
centaine d'hommes à Quilmès, se lança réso-
lument en avant dès le matin du 26. Rien ne
put faire obstacle à sa marche, ni la longue
plaine marécageuse qu'il fallut traverser en
ayant de l'eau jusqu'aux genoux, ni les atta-
ques d'un corps de 1,000 cavaliers, soutenus
par une batterie de six pièces, qui chargea
les Anglais à la sortie du marais. Quatre des
six pièces furent prises, et la cavalerie fut pour-
suivie l'épée dans les reins jusqu'à un cours
d'eau, le Riachuelo, trop profond pour être
traversé à gué, qui couvre au sud la ville de
Buenos- Ayres. Les fuyards ayant brûlé le pont,
Beresford dut faire halte vers le soir.
Le 27 au matin, il franchit la rivière sous
le feu des milices qu'il culbuta sans peine, et
dans l'après-midi, il entrait dans la capitale
de la Plata tambour battant et bannières
déployées, et s'installait dans la forteresse
dont le gouverneur lui ouvrait les portes
sans coup férir.
Le marquis de Sobremonte n'avait pas
32 JACQUES DE LINIERS.
attendu les Anglais. A peine avait-il appris
qu'ils avaient passé le Riachuelo qu'il avait
réuni 1,500 cavaliers et s'était enfui du côté
de Cordoba, où il s'était fait précéder par sa
famille et son trésor. Il laissa au comman-
dant du fort le triste devoir d'obtenir du
vainqueur la meilleure capitulation possible.
Elle fut ce que voulut Beresford, qui prit
possession de la ville au nom de George III
et obligea les autorités à prêter serment à son
souverain et à faire revenir, pour le lui livrer,
le trésor emporté par le vice-roi. Une procla-
mation apprij; aux habitants qu'ils avaient
changé de maître. Le vainqueur y promettait
de respecter les propriétés privées et accor-
dait le libre exercice de la religion catholique.
Il annonçait, en même temps, que Buenos-
Ayres pouvait désormais trafiquer librement
avec les colonies anglaises.
Cette proclamation ne produisit pas du
out l'effet sur lequel avaient compté Popham
ît Beresford. Ces deux chefs, je l'ai dit plus
JACQUES DE LIMERS. 33
haut, avaient été mal renseignés sur la dispo-
sition de la population. Bien que les créoles
n'aimassent guère la domination de la métro-
pole, qui, d'ailleurs, se faisait peu sentir,
excepté dans les questions douanières, ils la
respectaient par la force de l'habitude; de
plus, les Espagnols européens exerçaient
encore sur eux une grande influence. Cette
influence avait bien été un peu ébranlée par
la défaite qu'on venait de subir; mais les
créoles, habitués à la soumission, n'avaient pas
encore acquis le sentiment de leur propre
force, et ils se dirent que maître pour maître,
autant valait obéir à celui qu'ils connaissaient
et auquel ils étaient unis par la communauté
d'origine, de religion et de langue, qu'à un
envahisseur étranger qui venait de s'imposer
par la force et qui était l'ennemi de leur foi.
Il se produisit donc assez rapidement dans
cette population impressionnable, un moment
abattue par sa défaite, un très vif mouvement
de réaction. En comptant le petit nombre
3i JACQUES DE I.1MKIIS.
des vainqueurs et en le comparant aux forces
locales, on s'indigna d'avoir été aussi facile-
ment vaincu. La honte colora les fronts, et la
colère envahit les cœurs; une sourde agitation
régna bientôt dans la ville, et l'on chercha à se
concerter. Cette fermentation n'échappa pas
à l'œil vigilant de Beresford, qui comprenait
mieux que personne combien sa position
pouvait devenir périlleuse. Le commodore
Popham avait bien demandé des secours en
Angleterre en y envoyant les trésors arrachés
à la faiblesse de Sobremonte, mais ces secours
ne pouvaient pas arriver de longtemps. Le
général anglais ne pouvait donc compter jus-
qu'à nouvel ordre que sur les forces dont il
disposait. Il les concentra dans la forteresse,
prêt à réprimer avec la dernière rigueur
toute tentative de soulèvement qui viendrait
à se produire.
Sur ces entrefaites, Liniers arriva à Buenos-
Ayres. Il venait y voir sa famille avec l'auto-
ritialion de lîeresford. Par suite d'un oubli, il
JACQUES DE LINIEHS. 35
n'avait pas été compris dans la capitulation et
se trouvait libre de tout engagement. Seul
des chefs espagnols, il n'avait pas perdu son
prestige. Tous les regards se tournèrent vers
lui, et on lui demanda de prendre la direction
du mouvement pour chasser les Anglais. Dès
qu'il se fut rendu compte de l'irrésistible
ardeur dont était animée la population, il
résolut de tenter l'entreprise ; mais comme il
était aussi prudent que brave, il voulut en
assurer le succès en s'appuyant sur un petit
noyau de troupes régulières.
Sans perdre de temps, il passa, à Tinsu du
général anglais, sur la rive orientale du Rio
de la Plata. Arrivé au port de la colonie du
Saint-Sacrement, situé en face de Buenos-
Ayres, il écrivit au gouverneur de Montevideo
qu'il se faisait fort de reprendre la capitale si
on voulait lui confier 500 hommes. Cet offi-
cier préparait lui-même une expédition. Il
appela Liniers auprès de lui. Dès son arrivée,
un conseil de guerre fut réuni. Les Anglais
36 JACQUES DE LINIERS.
ont un proverbe qui dit que jamais conseil de
guerre ne décida de se battre. Liniers fit
mentir le proverbe. Sa persuasive éloquence
entraîna tout le monde. L'expédition fut réso-
lue. Le gouverneur devait la diriger. La nou-
velle que l'escadre anglaise se préparait à
bombarder Montevideo l'empêcha de s'éloi-
gner. Il dut donc confier le commandement
à Liniers, en lui donnant un petit corps de
600 hommes composé d'un noyau de soldats
réguliers, d'une centaine de miquelets cata-
lans et de trois compagnies de miliciens
exercés.
Liniers eut bientôt fait ses préparatifs. Le
23 juillet, il quitta Montevideo avec ses
600 hommes et quelques pièces de cam-
pagne. Des pluies torrentielles entravèrent
sa marche. Il parvint le 28 seulement à la
colonie, où l'attendait une flottille de bâti-
ments légers de guerre et de transport, sous
le commandement de son ami le capitaine de
frégate don Juan Guti errez de la Concha. Il
JACQUES DE LIMIERS. 37
apprit dans ce port qu'un soulèvement s'était
produit dans la nuit du 31 juillet à Buenos-
Ayres, mais qu'il avait été promptement
réprimé par Beresford.
Une soixantaine de miliciens, équipés par
la colonie, vinrent grossir sa petite armée.
Confiante dans son chef, elle était animée
d'un indescriptible enthousiasme. Liniers lui
rappela dans un ordre du jour énergique qu'il
voulait êire obéi, et que ce n'était qu'à ce prix
qu'il pouvait triompher d'un ennemi aussi
brave que discipliné.
La première difficulté à surmonter était de
traverser le Rio de la Plata, surveillé par les
croiseurs anglais. De la colonie à Buenos -
Ayres il y a trente milles marins, mais la
rivière n'est pas partout navigable pour des
* navires d'un fort tonnage. Le 3 août, Liniers
profita d'un brouillard , fréquent dans ces pa-
rages, pour mettre à la voile. Grâce au peu de
tirant d'eau des petits bâtiments composant sa
flottille, il put, en s'engageant sur le banc de
3
38 JACQUES DE LIMIERS.
Las Pal mas, qui occupe l'extrémité occidentale
du grand estuaire, empêcher les Anglais de
lui donner la chasse. Le 4, il jetait l'ancre au
port de Las Gonchas, situé à six lieues de
Buenos-Avres.
Trois cent vingt marins débarqués de la
flottille et soixante-treize corsaires français
commandés par le capitaine Mordell, por-
tèrent à plus de mille hommes l'effectif de la
petite armée.
Une horrible tempête, qui fit sombrer six
canonnières anglaises, vint encore une fois pa-
ralyser Tardeur de Liniers et de sa troupe. La
marche de Las Gonchas à Buenos-Ayres fut
épouvantable. Le pays n'était plus qu'un lac
à travers lequel les hommes, trempés jus-
qu'aux os par une pluie torrentielle, ne pou-
vaient avancer qu'avec la plus grande diffi-
culté. Le 6, il fallut rétrograder sur le village
de San Isidro. C'était une dure épreuve pour
un corps dans lequel il n'y avait qu'un nombre
restreint de réguliers. Par son énergie et sa
JACQUES DE LINIERS. 39
bonne humeur, Liniers soutint son monde, et
le 10 août au soir il put enfin campera l'ouest
de Buenos- Ayres, aux abattoirs de Miserere,
devenus aujourd'hui une des places de la ville.
Il adressa aussitôt à Beresford la sommation
suivante :
« Général,
« Il y a plus d'un mois, Votre Excellence
« est entrée dans cette capitale. Vous avez
« attaqué avec de faibles troupes une popu-
« lation immense, à laquelle il a manqué la
« direction pour s'opposer a vos projets.
« Aujourd'hui, pleine d'enthousiasme, elle
« secoue un joug odieux et me fait vous adres-
« ser cet avis : quinze minutes vous sont
ce accordées pour prendre le parti, ou d'ex-
« poser votre garnison à une entière destruc-
tt tion, ou de vous livrer à la discrétion d'un
« ennemi généreux. »
C'était bien hardi à Liniers de tenir un
pareil langage à un chef éprouvé comme
40 JACQUES DE LtNIERS.
Beresford, alors qu'il n'avait à opposer
aux 1,500 vétérans anglais que 1,000 ou
1,100 hommes, dont la plupart étaient des
recrues. Pourtant, la réponse du général an-
glais ne fut pas aussi hautaine qu'où aurait pu
s'y attendre. Il répliqua à la sommation qu'il
se défendrait aussi longtemps que son hon-
neur l'exigerait. Il ne restait plus qu'à en
appeler aux armes, c'est ce que lit Liniers.
Buenos-Ayres présentait alors comme au-
jourd'hui l'aspect d'un vaste échiquier. Les
rues larges et droites couraient du nord au
sud et de l'est à l'ouest, se coupant à angles
droits et formant une série de carrés de cent
trente mètres de côté. Les maisons n'avaient
que le rez-de-chaussée ou un étage au plus et
se terminaient par des terrasses. A peu près
au centre des constructions bordant le fleuve,
s'élevait la forteresse, assemblage de grands
bâtiments entourés d'une épaisse muraille
dominée par un rempart garni de canons, et
protégée par un fossé qu'il fallait traverser sur
JACQUES DE LINIERS. 41
un pont-levis. En face de la forteresse, du côté
de la terre, s'ouvrait une vaste place rectan-
gulaire coupée en deux parties par des arcades
de style mauresque, la « Recoba Vieja » , et
bordée à l'ouest par le Gabildo, ou palais mu-
nicipal, et au nord par la cathédrale, lourde
copie de notre Panthéon. C'est sur cette place
qu'allait se décider le sort de la colonie.
Liniers porta son premier effort sur le parc
d'artillerie du Retiro situé au nord de la ville,
tout près du fleuve. Il était défendu par deux
cents Anglais établis dans l'arène des combats
de taureaux qui constituait une vraie forte-
resse. Arrivé là le 1 1 à cinq heures du matin,
après avoir dû exécuter, pour contourner la
ville, une marche des plus pénibles dans des
terres défoncées par les pluies des jours pré-
cédents, le chef espagnol lança ses hommes
sur les retranchements ennemis . L'action fut
chaude, mais l'avantage resta aux assaillants;
les Anglais se replièrent sur la forteresse.
Beresford, aussitôt instruit de ce qui venait
42 JACQUES DE L1N1ERS.
de se passer, accourut au secours des siens.
Lîniers 6t jouer son artillerie et balaya les rues
par où arrivaient les Anglais. Ceux-ci se défen-
dirent pied à pied. Les Espagnols les attaquè-
rent avec rage. D'heure en heure leur nombre
augmentait. Les habitants valides accouraient
pour se joindre à leur libérateur. Ceux qui
avaient des armes se rangeaient parmi les
combattants; les autres aidaient à traîner les
canons et a les mettre en batterie. Liniers,
toujours au premier rang, dirigeait et encou-
rageait ses hommes. La bataille se prolongea
iout le jour. Vers le soir, les Anglais furent
refoulés sur la place de la cathédrale. Liniers
jugea prudent de remettre au lendemain le
dernier et suprême effort.
Beresford employa la nuit du 1 1 au 12 août
en préparatifs de résistance. Il plaça des
canons à toutes les issues de la place, de façon
à balayer les rues qui y conduisaient, et il garnit
de tireurs les terrasses des maisons. Le com-
bat commença néanmoins autrement qu'il ne
JACQUES DE LINIERS. 43
l'avait prévu. Protégés par un brouillard assez
épais, les volontaires catalans de Montevideo
et les corsaires français arrivèrent sans être
vus sur une batterie anglaise autour de laquelle
s'engagea une lutte acharnée. Liniers accou-
rut pour soutenir son monde, puis, formant
quatre colonnes d'attaque, il aborda la place
par quatre rues différentes. Les Anglais, refou-
lés des extrémités au centre, se virent bientôt
dans un cercle de feu. Beresford, qui se tenait
sous les arcades de la Recoba, eut son aide de
camp frappé à mort à ses côtés. Les rangs des
siens s'éclaircissaient; trois cents étaient tom-
bés sous les balles ou les boulets des Espa-
gnols. La position n'était plus tenable. Le
général commanda la retraite et rentra dans
la forteresse, dont il fut le dernier à franchir
le pont-levis.
Liniers avait, plus qu'aucun autre, payé
de sa personne. Il avait toujours été au plus
fort du feu aussi calme qu'à la parade.
C'était miracle qu'il n'y eût point trouvé la
44 JACQUES DE LINIERS.
mort. Ses habits avaient été criblés de balles.
A peine les Anglais furent-ils renfermés
dans la forteresse que le chef espagnol fit
ouvrir contre elle un feu terrible avec les
canons qu'il venait de conquérir et avec ceux
amenés du Retiro. Il fit également établir des
batteries sur le rivage pour tenir en respect
les canonnières anglaises. Beresford, après
avoir résisté pendant deux heures, comprit
que la place ne pouvait pas être défendue plus
longtemps. Il fit arborer le pavillon parlemen-
taire. Liniers exigea une reddition à discré-
tion. Elle dut être acceptée. Toutefois, avec
la générosité qui était le trait saillant de son
caractère, il accorda, sur le moment, les hon-
neurs de la guerre à son vaillant adversaire.
Il eut même la faiblesse de lui concéder plus
tard, dans la capitulation écrite, des avantages
que ni la municipalité ni le gouverneur de
Montevideo ne voulurent reconnaître.
Douze cents Anglais déposèrent leurs armes
et défilèrent devant les troupes espagnoles. Ils
JACQUES DE LINIERS. 45
furent conduits, sans retard, dans l'intérieur
des terres. 35 pièces de rempart, 29 pièces
de campagne, 1,600 fusils et les drapeaux du
71* régiment furent le prix de la victoire.
3.
CHAPITRE III
LINIERS COMMANDANT EN CHEF ET VICE-ROI
(1806-1808)
Suites et conséquence! de la défaite des Anglais. — Liniers
chargé 1 d'organiser I» défense. — Deuxième invasion an-
glaise. — Défense de Buenos-Ayree (1807). — Liniers
nommé vice-roi. — Son administration jusqu'en août 1808.
Buenos-Ayres était reconquis. Tout l'hon-
neur en revint à Liniers, et c'était justice.
C'était à lui qu'était venue l'idée première de
l'entreprise; c'était son audace, sa vaillance
et son habileté qui en avaient assuré le succès.
Ce succès lui valut une immense et légitime
popularité, non seulement dans les provinces
du Rio de la Plata, mais dans toute l'Amé-
rique du Sud, Son nom fut répété par tous
>*ec amour et respect. Le récit de ses exploits
int le thème de toutes les conversations
LINIERS COMMANDANT EN CHEF. 47
dans la maison du riche comme dans la
masure du pauvre.
Mais ce n'était pas tout que d'avoir triom-
phé du petit corps de Beresford, l'escadre
anglaise était toujours là, maîtresse du Rio de
la Plata, attendant les secours que le Com-
modore Popham avait sollicités. Un retour
offensif de l'ennemi était inévitable. Tout le
monde comprenait qu'il était urgent de s'y
préparer.
Il existait un corps gouvernemental qui, en
l'absence de Sobremonte, aurait dû prendre
en main la direction de la défense. C'était
Yaudiencia, sorte de conseil politique et judi-
ciaire destiné à contrôler les actes des vice-
rois et à servir de contrepoids à leur autorité ;
mais l'audiencia se laissa devancer par le
cabildo , conseil municipal électif, dernier
vestige des libertés castillanes du moyen âge.
Parmi les prérogatives que lui conféraient de
vieilles lois, le cabildo avait celle de pouvoir
convoquer une assemblée de notables. Il
48 LIMERS COMMANDANT EN CHEF.
n'hésita pas à le faire. Cette assemblée décida
de confier le soin de la défense à une Junte.
Cette nouvelle bientôt répandue dans la ville
y souleva un tollé général. On avait confiance
dans un homme, et on le voulait pour chef,
lui, et pas d'autres. La foule entoura la salle
des séances et demanda, à grands cris, la
nomination de Liniers. Cette ingérence de
la multitude dans le gouvernement effraya
fort la majorité de rassemblée. Elle voulut
maintenir sa résolution première. Mais l'atti-
tude de plus en plus menaçante de la popu-
lation qui avait des armes et venait de montrer
qu'elle savait s'en servir, décida les notables
à céder. Ils nommèrent Liniers chef militaire.
Il s'agissait de faire ratifier cette nomina-
tion par Sobremonte, Liniers ne voulant ac-
cepter qu'avec son consentement le poste
auquel l'appelait le vœu populaire. Une com-
mission de l'assemblée alla chercher le vice-
roi à Cordoba. Elle le rencontra a quarante
ieues de la capitale, à la tête d'une armée de
LINIERS COMMANDANT EN CIJEF. 49
3,000 hommes recrutés dans l'intérieur. Il
prétendit qu'il venait délivrer la capitale et
déclara qu'il ne se soumettrait jamais au vote
de l'assemblée. On négocia. Le cabildo tint
bon. La population se montrait très surexcitée
et ne parlait de rien moins que de faire un
mauvais parti au vice-roi s'il se montrait à
Buenos- Ayres. Les négociateurs finirent par
lui faire comprendre que s'il en appelait aux
armes, il aurait certainement le dessous. Il
céda donc de fort mauvaise grâce et délégua
le pouvoir politique au président de l'audien-
cia, et le pouvoir militaire au vainqueur de
Beresford. Il prit ensuite la route de la Bande
orientale, en déclarant qu'il se chargeait de la
défense de Montevideo, aussi menacée que
Buenos-Àyres par les forces anglaises.
Une véritable révolution venait de s'accom-
plir dans cette colonie jusque-là si soumise.
Le pouvoir était passé des mains des représen-
tants de l'Espagne dans celles du peuple. Bien
que ce triomphe de l'élément démocratique
50 LINIERS COMMANDANT EN CHEF.
tournât à son avantage personnel, Liniers
l'accueillit avec inquiétude. Comme tous les
gens sensés, il se préoccupa du périlleux
ascendant pris par la foule dans les questions
d'intérêt public. Sa préoccupation n'était que
trop fondée. Il se forma, dès ce moment, un
parti dont le but unique fut de secouer le joug
de l'Espagne et de proclamer l'indépendance
de la colonie.
Le gouvernement de Madrid, imitant
l'exemple du vice-roi, reconnut le vote popu-
laire et confirma Liniers dans son comman-
dement. Il lui conféra en récompense de ses
services le grade de brigadier de marine.
Dès qu'il se vit chargé de la défense de la
colonie, Liciers se mit à l'œuvre avec une
merveilleuse activité. De l'aveu même des his-
toriens qui lui sont le moins favorables, il
déploya dans ses préparatifs une rare habileté
militaire et un véritable génie d'organisation.
Il faut reconnaître qu'il fut admirablement
m
secondé par la municipalité. Elle ne lui mena-
w^^^^^^^^mm^mmm^^
LINIERS COMMANDANT EN CHEF. 51
gea pas son concours, et elle lui procura les
ressources pécuniaires sans lesquelles il n'au-
rait pas pu réussir.
Comme Liniers le dit dans sa lettre du
20 juillet 1807 à l'empereur Napoléon, ce
n'était rien d'avoir repris Buenos-Ayres, le
difficile était de la garder. Il n'avait, en effet,
a opposer aux forces écrasantes avec lesquelles
il prévoyait devoir être attaqué, ni soldats ni
matériel de guerre. En onze mois, il fit d'une
population de négociants, d'ouvriers et de
riches propriétaires, une armée sinon aguer-
rie, du moins disciplinée, vaillante et résolue.
Pour éveiller dans cette milice l'esprit et
l'émulation militaires, il forma des corps dis-
tincts par origine de province et leur donna
des uniformes différents qu'il fit confection-
ner. Avec les Espagnols, il constitua des ter-
a'os d'Andalous, de Biscaïens, de Galiciens,
de Montagnards, de Cantabres, etc. ; avec les
gens du pays : blancs, mulâtres, nègres et
Indiens, des bataillons de patriciens, de gre-
52 LIMKRS COMMANDANT EN CHEF.
nadiers provinciaux, de chasseurs de Corrien-
tès, d'arribeiïos, d'Indiens, etc. Il organisa, en
outre, 6 escadrons de cavalerie et un corps de
2,000 artilleurs dont l'instruction fut l'objet
de ses soins les plus assidus. Il dut, d'ailleurs,
apprendre à tous leur métier, au commandant
comme au capitaine, au caporal comme au
simple soldat. Pendant toute cette longue
période, il lui fallut être tour a tour général
et sergent instructeur, diriger l'ensemble des
opérations et s'occuper des moindres détails
de l'équipement et de la manœuvre.
Tous ces corps furent appelés à élire leurs
officiers comme les milices des libres com-
munes de l'Espagne du moyen âge. Liniers
leur remit solennellement des drapeaux, en
les faisant jurer de les défendre jusqu'à la
mort. Par de fréquentes et habiles proclama-
tions, il sut leur inspirer en eux-mêmes une
confiance, et pour l'ennemi qu'ils allaient
avoir .à combattre, un mépris qu'il était loin
de partager.
LINIERS COMMANDANT EN CHEF. 53
A ces soldats improvisés, il fallait des fusils,
des canons, de la poudre et du plomb. Il n'y
avait que 2,000 fusils dans l'arsenal, on en
avait conquis 1,600 sur les Anglais. Il en fal-
lait plus du double. On rechercha toutes les
vieilles armes que Ton put trouver ; on les
répara et Ton finit par armer, en partie, l'in-
fanterie. On avait des canons, soit de rempart,
soit de campagne; mais il n'y avait que peu
ou point d'affûts. Liniers en fit construire. Il
fit aussi faire des harnais pour les animaux de
trait, qu'il fallut dompter et habituer non seu-
lement au bruit du canon, mais encore à une
nourriture plus substantielle. Il ne restait
qu'un approvisionnement absolument insuffi-
sant de poudre, il en fit venir à dos d'homme
du Pérou et du Chili, à travers les passages
presque impraticables de la chaîne des Andes.
Le plomb manquait aussi. Les habitants firent
le sacrifice de tout ce qu'ils en avaient dans
leurs maisons, ainsi que de leur vaisselle
d'étain. On en fit des balles et des boulets.
54 LINIEKS COMMANDANT EN CHEF.
Enfin, pour arrêter l'ennemi au moment où il
viendrait prendre terre, Liniers établit tout le
long du fleuve, assez loin, au nord et au sud
de la ville, des batteries et des réduits pouvant
se soutenir mutuellement en croisant leurs
feux. Ces batteries, en obligeant les Anglais à
choisir un point de débarquement éloigné de
Buenos-Ayres, furent une des causes de leur
insuccès.
Pendant que ces préparatifs se poursuivaient
à Buenos-Ayres, les Anglais ne perdaient pas
leur temps. Les renforts sollicités par le Com-
modore Popham étaient arrivés petit à petit :
d'abord 1,400 hommes envoyés du Cap, puis
un corps de 4,300 hommes sous le général sir
Samuel Auchmuty; un peu après, un autre
corps de 4,400 hommes sous le brigadier
Robert Craufurd; et enfin, en dernier lieu,
1,630 hommes venus avec le lieutenant gé-
néral John Whitelocke, à qui le cabinet de
Saint-James avait confié le commandement en
chef de l'expédition. Le choix était malheu-
LINJERS COMMANDANT EN CHEF. 55
reux; Whitelocke ne devait sa fortune mili-
taire qu'à la protection. Son lieutenant, sir
Samuel Auchmuty, qui exerça le commande-
ment jusqu'à son arrivée, eût été bien plus
capable que lui de mener à bonne fin l'entre-
prise qu'il avait si bien commencée. Auchmuty
était redevable de son avancement à son seul
mérite. Vétéran de la guerre d'Amérique et
de celle de l'Inde, il avait, lui aussi, pris part
à la fameuse traversée du désert à laquelle
Beresford devait, en grande partie, sa popu-
larité.
Les Anglais commencèrent par s'emparer
de la bourgade mal fortifiée de Maldonado, à
l'entrée du Rio de la Plata; puis, après l'arri-
vée du corps d'Auchmuty, ils s'attaquèrent à
Montevideo. Le vice-roi tenta de s'opposer à
leur débarquement. Comme d'habitude, il se
fit battre honteusement et prit la fuite. Sir
Samuel Auchmuty investit la place. Liniers
voulut y conduire lui-même des secours. La
population de Buenos-Ayres s'opposa à son
56 LINIERS COMMANDANT EN CHEF.
départ. 11 ne put qu'y envoyer un secours de
500 hommes, qui réussit à renforcer la gar-
nison. Plus tard, on lui permit de partir avec
1,500 hommes; mais il était trop tard, et il
apprit en route que Montevideo avait été em-
portée d'assaut le 3 février 1807.
Un seul port, la Colonie, restait aux Espa-
gnols sur la rive orientale du Rio de la Plata.
Le général anglais chargea le colonel Pack de
s'en emparer avec 500 hommes. Pack était un
compagnon de Beresford. Il s'était évadé
comme son chef, en violant sa parole. Soldat
énergique, il mena bien l'expédition, et la Co-
lonie tomba en son pouvoir.
La prise de Montevido causa une émotion
profonde dans la population de Buenos- Ayres.
Elle en imputa toute la faute au vice-roi qui
s'était chargé de défendre cette place impor-
tante, la clef de l'estuaire. Sous la pression
populaire, l'audiencia dut voter sa déchéance
et le faire jeter en prison. Des pouvoirs plus
étendus furent conférés à Liniers, qui se trouva
LINIERS COMMANDANT EN CHEF. 57
investi d'une véritable puissance dictatoriale
et tribunitienne.
L'établissement des Anglais à la Colonie
était un fait inquiétant. Ce port n'est, je l'ai
dit, qu'à dix lieues de Buenos-Ayres. Liniers
jugea qu'il fallait le reprendre. Il confia le com-
mandement de l'expédition au colonel don
Xavier Elio. Cet officier, qui jouera un rôle
dans les événements subséquents que nous
avons à raconter, appartenait à une noble et
ancienne famille de Navarre. Il avait fait bra-
vement la guerre contre les Maures à Oran et
à Ceuta, et contre les Français dans le Rous-
sillon. C'était au physique un fort bel homme,
à l'air martial, mais au moral un vrai soldat
du temps de Philippe II, dur jusqu'àla cruauté,
orgueilleux et hâbleur.
Il réussit fort mal. Avec les 1,500 miliciens
qu'on lui avait confiés, il ne sut, après avoir
fait une proclamation ridicule dans laquelle il
prétendit que les Anglais ne savaient pas
combattre sur terre, que se faire surprendre et
58 LINIERS COMMANDANT EN CHEF.
mettre en déroute par Pack et ses 500 vété-
rans.
Jamais Buenos-Ayres n'avait couru un dan-
ger pareil à celui qui la menaçait. La flotte
anglaise, forte de 20 vaisseaux de guerre, était
maitresse absolue du Rio de la Plata, et
90 transports s'apprêtaient à débarquer sur
la rive occidentale une armée de près de
12,000 soldats aguerris, à qui il ne man-
quait ni cavalerie ni artillerie. A ces forces
écrasantes Liniers n'avait à opposer que
8,600 combattants, dont 840 à peine étaient
d'anciens soldats.
Le général Whitelocke opéra son débar-
quement le 28 juin à la baie de Barragan,
située à douze lieues en aval de Buenos-Ayres.
Arrêtés par des terrains marécageux , les
Anglais avancèrent lentement. Leur avant-
garde ne se montra que le 2 juillet sur la rive
droite du Riachuelo. Liniers, prévenu de leur
approche, les y attendait depuis la veille avec
7,000 hommes divisés en quatre divisions
LINIERS COMMANDANT EN CHEF. 59
sous les ordres des colonels Balviani, Velasco
et Elio et du capitaine de frégate Gulierrez
de la Concha. Son armée comptait un assez
grand nombre de cavaliers et était appuyée,
d'après son propre dire, par 60 pièces de
canon de différents calibres.
Nous possédons sur la seconde défense de
Buenos-Ayres, en dehors du récit des historiens
et des relations anglaises, trois documents
importants, publiés pour la première fois par
le général Bartolomé Mitre; ce sont : une
lettre de Liniers au prince de la Paix, une
autre lettre du même à l'empereur Napoléon,
et enfin le rapport du cabildo au roi Char-
les IV (1).
Quelque admiration et quelque sympathie
que l'on éprouve pour Liniers, on est forcé de
reconnaître, en étudiant ces documents, qu'il
commit, au début de la lutte, plusieurs erreurs
graves. Non seulement il n'avait ni barricadé
(l) Mitre, t. I, appendice 12, p. 496; appendice 13,
p. 507, et appendice 14, p. 516.
60 LIN1ERS COMMANDANT EN CHEF.
les rues, ni élevé aucun retranchement du côté
de la terre pour abriter ses jeunes troupes et
leur préparer des points d'appui en cas de
revers, mais il commit la faute d'aller cher-
cher l'ennemi en rase campagne et celle plus
grave encore d'adosser son armée au Riachuelo,
sur lequel il n'existait qu'un seul pont, celui
de Galvez.
C'est dans cette position qu'il offrit la bataille
à l'avant-garde anglaise forte de 2,000 hommes
sous le général Levison Gower. Celui-ci se
garda bien de l'accepter, mais, par une série
de fausses démonstrations, il trompa son
adversaire sur le but qu'il se proposait, fit
filer une de ses brigades derrière les petites
collines qui bordent au sud la vallée du Ria-
chuelo, et finit, en gagnant de vitesse avec la
seconde brigade l'aile droite des Espagnols,
par passer sans opposition la rivière à deux
lieues en amont du pont de Galvez.
Liniers craignit d'être coupé. Aussi, laissant
sur la rive droite du Riachuelo le colonel Bal-
LINIERS COMMANDANT EN CHEF. 61
viani avec deux de ses divisions et presque
toute son artillerie, pour arrêter le gros des
forces de Whitelock, qui pouvait arriver d'un
instant à l'autre, il repassa à la bâte le pont
de Galvez pour s'interposer entre les An-
glais et la ville. Malheureusement, ses milices
n'étaient pas, comme leurs ennemis, rompues
aux marches forcées. De plus, le terrain à
parcourir avait été transformé en fondrières
par les pluies des jours précédents. Le mou-
vement qu'elles avaient à faire pour se porter
au-devant des Anglais s'exécuta donc avec si
peu de célérité et si peu d'ordre, que lorsque
Liiniers, qui avait pris les devants, se trouva
en face des troupes de Gower, aux abattoirs
de Miserere, à l'ouest de la ville, il ne put
leur opposer que 500 hommes et 7 pièces de
campagne. Avec son ardeur habituelle, il
engagea néanmoins l'action par une canon-
nade qui fit subir aux Anglais des pertes sen-
sibles. Pour y mettre fin, ceux-ci chargèrent à
la baïonnette. Les Buenos- Ay riens ne tinrent
4
C2 LJXIERS COMMANDANT EN CHEF.
pas longtemps et prirent la fuite. Dans ce
sauve-qui-peut général, les vaincus, qui avaient
eu une soixantaine de tués et blessés, lais-
sèrent 80 prisonniers et deux pièces de canon
aux mains des vainqueurs. La nuit était venue.
Entraîné par sa cavalerie dans une direction
opposée à la ville, Liniers s'égara et dut se
réfugier dans une maison isolée, où, suivant
son expression, « il passa la nuit la plus
« amère de sa vie, craignant, s'il cherchait à
« rejoindre les siens dans l'obscurité, de
« tomber dans quelque avant-poste ennemi » .
Buenos-Ayres ne dut ce soir-là son salut
qu'à l'impéritie du commandant en chef des
forces anglaises et à l'énergie du cabildo.
Si Whitelocke, au lieu de faire un détour
en sortant de Quilmès, avait, comme son
devoir le lui prescrivait, suivi de près son
avant-garde et s'était trouvé à point pour la
soutenir, il aurait pu profiter de la panique qui
suivit le combat de Miserere pour pénétrer dans
la ville et s'en emparer. Le général Gower,
LINIERS COMMANDANT EN CHEF. 63
qui n'avait pas l'audace de Beresford, ne
se sentant pas soutenu par le gros de l'armée,
n'osa pas tenter l'entreprise avec des troupes
épuisées par une journée de marche forcée
et fort éprouvées par le feu des Espagnols qui
leur avait mis 300 hommes hors de combat.
Dans la ville, la rentrée des fuyards et la
disparition du chef aimé et obéi en qui, seul,
on avait confiance, jetèrent les habitants dans
la consternation. Tout semblait perdu. Les
officiers espagnols s'étaient égarés ou avaient,
comme le colonel Elio, laissé leurs troupes en
chemin. Personne ne commandait plus. Seul,
le cabildo ne s'abandonna pas. Comme le
sénat de la vieille Rome aux heures des grands
revers, il sut se montrer à la hauteur du dan-
ger et le conjurer.
Sous la vigoureuse .impulsion de l'alcade
D. Martin Alzaga, il prit sur l'heure les me-
sures les plus énergiques. Il rappela en toute
hâte le colonel Balviani laissé par Liniers à la
garde du pont de Galvez avec deux divisions.
64 LINIERS COMMANDANT EN CHEF.
D'accord avec cet officier, il décida de ne
défendre que la partie de la ville la plus rap-
prochée du fleuve. D'après ses ordres, on bar-
ricada les portes et les fenêtres de toutes les
maisons, et l'on amassa sur les terrasses, qu'on
garnit de tirailleurs, des munitions, des gre-
nades et jusqu'à des pierres ; on coupa les rues
par de profondes tranchées ; on réunit tout ce
qui restait d'artillerie, car, dans l'affolement
où la défaite avait jeté les chefs espagnols,
bien des pièces avaient été enclouées; on
établit des batteries et des épaulements à
l'entrée des six rues aboutissant à la plaza
Mayor, dont on fit le centre de la résistance, et
on construisit d'autres retranchements tout le
long du quadrilatère où l'on s'était concentré;
enfin, pour jeter une sorte de défi à l'ennemi
et donner un point de ralliement aux fuyards
et aux débandés des deux premières divisions,
on illumina la ville comme aux jours de
grandes fêtes.
Ces mesures habilement combinées et exé-
LIN1EHS COMMANDANT EN CHEF. 65
cutées avec autant de vigueur que de promp-
titude, changèrent la situation du tout au
tout. Le 3 juillet, au point du jour, Buenos-
Ayres était en partie en état de défense, et le
courage était revenu au cœur de ses habitants.
L'occasion que les Anglais avaient laissée
échapper la veille ne devait plus se repré-
senter.
Dans la matinée, Liniers avait pu rejoindre
les siens au point de ralliement qu'il leur
avait donné la veille. Après avoir reformé un
petit corps, il entra dans la ville, où il reprit le
commandement, à la grande joie de la popula-
tion. Il compléta les préparatifs de résistance
commencés par le cabildo et réorganisa les
corps qui s'étaient débandés. Comprenant
l'erreur commise par lui en s'aventurant en
rase campagne avec des troupes qui n'étaient
ni aguerries ni manœuvrières, il se borna,
pour tenir son monde en haleine, à livrer aux
Anglais des combats d'avant- postes pendant
les deux journées qui s'écoulèrent entre
4.
66 LIMIERS COMMANDANT EN CHEF.
l'affaire de Miserere et l'assaut du 5 juillet.
Le général Whitelocke n'arriva que le 4 à
réunir toutes ses forces devant la capitale du
Rio de la Plata. Défalcation faite du corps du
colonel Mahon, qui gardait le pont de Gai-
vez et sa ligne de retraite, il disposait de
8,500 hommes. Avant de recourir aux armes,
il somma la ville de se rendre à discrétion.
Liniers répondit par un refus net et formel.
Whitelocke fixa l'attaque au lendemain.
Pour bien comprendre les événements du
5 juillet 1807, il faut se représenter ce que
Buenos- Ayres était à cette époque. Cette ville,
je l'ai dit à propos de sa reprise en 1806,
formait une série d'îlots carrés, de manzanas,
suivant l'expression espagnole, de 130 mètres
carrés. Les maisons, n'ayant pour la plupart
que le rez-de-chaussée et au plus un étage, se
terminaient en terrasses. Une fois les portes
et les fenêtres barricadées, ces îlots consti-
tuaient autant de petites enceintes fortifiées
de 20 à 30 pieds de haut que le canon pouvait
LINIERS COMMANDANT EN CHEF. 67
démolir, mais contre lesquelles la mousque-
terie était impuissante. Çà et là émergeaient
des édifices publics et privés formant de véri-
tables citadelles : au nord, l'arène destinée
aux combats de taureaux, la Plaza de Toros
sur la place du Retiro; un peu au sud, le cou-
vent et l'église de Santa-Catalina; au centre
du rivage, la vieille forteresse et la plaza
Mayor, bornée vers le nord par la cathédrale ;
a deux manzanas, vers le sud, l'église de
Saint-Dominique avec son clocher élevé, et
enfin, à l'extrémité méridionale, l'hôpital de
la ïlesidencia, l'ancien couvent des Jésuites.
Les rues, larges de treize à quatorze mètres
et tirées au cordeau, couraient dans deux
directions, les unes du nord au sud, parallèle-
ment au fleuve, les autres de l'est à l'ouest,
c'est-à-dire de la campagne à la rive du Rio.
Le général Whitelocke avait trois moyens
pour réduire Ruenos-Ayres : un blocus que
l'appui de la flotte rendait facile, un bombar-
dement ou une attaque de vive force. Seule-
68 LIMERS COMMANDANT EN CHEF.
ment, cette attaque devait être conduite avec
méthode. Il ne fallait pénétrer au cœur de la
ville qu'après avoir délogé ses défenseurs de
toutes les positions qu'ils occupaient, de façon
à ne pas laisser d'ennemis derrière soi. Une
aveugle confiance dans la supériorité de ses
troupes sur les milices argentines entraîna le
commandant anglais à négliger toutes les pré-
cautions et a lancer ses colonnes à l'aveugle.
Son armée occupait tout l'ouest de la ville,
ayant en face d'elle les rues menant au fleuve.
Il la divisa en trois corps : l'aile gauche sous
sir Samuel Auchmuty, l'aile droite sous le
général Graufurd, et le centre sous sa direc-
tion. L'aile droite et l'aile gauche eurent
ordre de pénétrer dans la ville, la première
vers l'extrémité nord, la seconde vers l'extré-
mité sud, en s'engageant à la fois dans plu-
sieurs rues parallèles, de marcher droit au
rivage sans brûler une amorce, en s'empa-
rant, chemin faisant, des points fortifiés tels
qu'églises et monuments publics, et, une fois
L1N1ERS COMMANDANT EN CHEF. 60
arrivées à leur but, de se rabattre sur la plaza
Mayor, que le commandant en chef comptait
attaquer de front en s'y portant directement
par les deux grandes artères qui y aboutis-
saient de la campagne.
Les troupes anglaises marchèrent résolu-
ment au sacrifice. Elles s'avancèrent au pas
accéléré avec une superbe impassibilité dans
ces longues rues qu'un témoin oculaire appelle
ce jour-là les sentiers de la mort. Elles furent
accueillies par une grêle de projectiles. Du
haut des terrasses, hommes et femmes, maî-
tres et esclaves, animés d'une fureur sauvage,
les fusillaient presque a bout portant et leur
lançaient des grenades, des briques, des pierres
et jusqu'à de l'eau bouillante. Toutes les issues
du rez-de-chaussée ayant été solidement barri-
cadées, chaque maison était devenue une for-
teresse dont on n'aurait pu déloger les défen-
seurs que par un siège en règle. Pour ainsi
dire, à chaque pas, de nouveaux obstacles se
dressaient devant les assaillants : ici, de pro-
70 LIN1ERS COMMANDANT EN CHEF.
fondes tranchées; là, des retranchements armés
de canons qui vomissaient sur eux des paquets
de mitraille. Néanmoins, les colonnes anglaises
atteignirent les points qui leur avaient été
indiqués. Au nord, Auchmuty s'empara, après
un combat sanglant, de la Plaza de Toros et
du parc d'artillerie. 53 pièces de canon et
600 prisonniers tombèrent entre ses mains.
Sur sa droite, un de ses lieutenants enleva le
couvent de Santa-Catalina. Au centre, White-
locke s'avança presque jusqu'à la place. Au
sud, le général Graufurd s'établit à la Resi-
dencia ; mais lorsque les Anglais voulurent se
porter sur la plaza Mayor, la fortune qui leur
avait souri jusque-là les abandonna. Deux
lieutenants d'Auchmuty, le major Vandeleur
et le colonel Duff, après avoir échoué dans
leurs attaques, furent enveloppés et obligés de
mettre bas les armes. Au midi, Graufurd, qui
s'était avancé de la Residencia vers la forte-
esse, se vit obligé de reculer et de s'enfermer
ans l'église de Saint- Dominique. Liniers
LIMIERS COMMANDANT EN CHEF. 71
le fît attaquer par des forces supérieures
appuyées par de l'artillerie. Menacé de voir
l'église démolie à coups de canon s'écrouler
sur lui, le général anglais dut se rendre à dis-
crétion avec toute sa colonne.
C'était un grand succès. Les troupes de
VVhitelocke restaient, il est vrai, maîtresses
de la Residenciaet de laPlaza de Toros, ainsi
que d'une partie des rues de l'ouest; mais elles
avaient perdu en morts, blessés et prison-
niers, 4,000 hommes suivant les uns, 2,000
suivant les autres, ce qui réduisait singulière-
ment leur nombre.
Liniers, qui, comme toujours, ne s'était pas
ménagé pendant cette rude journée et avait
même été blessé au côté, ne se laissa pas eni-
vrer par les avantages obtenus. Il pensa sage-
ment qu'autant valait, si faire se pouvait,
arrêter l'effusion du sang.
Il écrivit donc à Whitelocke pour lui pro-
poser de lui rendre tous les prisonniers qu'il
venait de faire, ainsi que ceux de l'année pré-
72 LINIERS COMMANDANT EN CHEF.
cédente, à la condition que les Anglais éva-
cueraient le Rio de la Plata et rendraient la
place de Montevideo. Il ajouta que dans l'état
d'exaspération où était la population, il lui
était impossible de répondre du sort des pri-
sonniers si la lutte se prolongeait.
Le général anglais répondit seulement le
6 à la lettre de Liniers par la demande d'une
suspension d'armes de vingt-quatre heures.
Son but était de gagner du temps pour atten-
dre l'arrivée de la brigade du colonel Mahon
laissée à la garde du pont de Galvez, et pour
tenter un nouvel et suprême effort. Le com-
mandant des forces espagnoles le mit en
demeure de répondre en un quart d'heure
par un refus ou une acceptation pure et sim-
ple de ses propositions. N'ayant reçu aucune
réponse dans le délai qu'il avait fixé, il fit
attaquer la Residencia par le colonel Elio. Cet
officier ne savait que se faire battre. Il fut
repoussé avec perte.
Malgré ce petit succès, Whitelocke, compre-
LINIERS COMMANDANT EN CHEF. 73
liant qu'il ne triompherait pas avec les troupes
qui lui restaient de la résistance d'une popu-
lation nombreuse et exaspérée, se décida à
accepter les propositions de Liniers, et il l'en
prévint officiellement. Le traité qui consa-
crait la cessation des hostilités et l'évacuation
par les Anglais de Montevideo et de tous les
autres points qu'ils occupaient dans le Rio de
la Plata fut signé le 7 juillet par le général
Whitelocke et le contre-amiral George Mur-
ray pour l'Angleterre, et par Liniers, Balviani
et Velasco pour l'Espagne. Ce traité, qui sti-
pulait la restitution des prisonniers faits de
part et d'autre, imposait aux Anglais l'obli-
gation de se rembarquer dans les dix jours et
de rendre dans un délai de deux mois la for-
teresse de Montevideo avec toute son artillerie
et dans l'état où elle se trouvait au moment
de sa reddition. Pour garantir l'exécution du
traité, trois officiers de marque furent donnés
en otage par les Anglais et par les Espagnols.
Pour la seconde fois, Buenos- Ayres était
ô
74 LINIERS COMMANDANT EN CHEF.
délivrée des Anglais, et cette fois sa délivrance
entraînait celle de la colonie tout entière.
Gomme en 1806, la gloire en rejaillit sur
Liniers. S'il avait commis, au début de la
lutte, Terreur de trop compter sur la solidité
de ses milices et sur leurs qualités manœu-
vrières, en les risquant en rase campagne
contre les vieilles troupes de l'Angleterre, il
n'en avait pas moins préparé le succès final,
en créant des moyens de défense qui n'exis-
taient pas et en faisant de cette population
paisible une armée brave, résolue et disci-
plinée, qui avait, entraînée par son exemple,
su défendre ses foyers avec une indomptable
énergie. Ni ses compagnons d'armes, ni ses
contemporains n'hésitèrent à attribuer à notre
vaillant compatriote tout le mérite de sa vic-
toire. L'enthousiasme des habitants pour leur
chef adoré ne connut plus de bornes. Nous
en retrouvons l'écho dans la lettre du cabildo
au roi Charles IV. « Nous espérons, y est-il
« dit, que Votre Majesté voudra bien tenir
LIiMERS COMMANDANT EN CHEF. 75
m
« compte des services exceptionnels rendus
« par le général de Liniers dans la reprise et
« la défense de Buenos-Ayres. Il a su exalter
« tous les courages et amener la population
« à braver la mort pour sa religion, son roi
» et sa patrie. Il a su inspirer à ses troupes
« un merveilleux enthousiasme, et il a exposé
<c sa personne aux plus grands périls pour
a conserver ces riches provinces a Votre
« Majesté. Le cabildo compte qu'il aura la
« gloire de voir récompenser le mérite du
« général à qui, par son vote, il a confié la
« défense du pays. »
Chacun, du reste, mérite sa part de gloire :
le cabildo, en aidant Liniers à préparer la
défense et en prenant dans la nuit du 2 au
3 juillet les énergiques mesures qui sauvèrent
la ville; la population, en abandonnant pen-
dant onze mois ses travaux et ses occupations
pour se consacrer entièrement à son appren-
tissage militaire, et en combattant à l'heure
du danger avec un courage et une abnégation
76 LINIERS COMMANDANT EN CHEF.
dont l'histoire ne fournit que d'assez rares
exemples.
Sous bien des rapports, Liniers était un
guerrier du moyen âge. Il en avait l'esprit
chevaleresque et la foi religieuse. Tout en
inspirant à ses soldats une ardeur égale à la
sienne, il avait su leur faire partager les sen-
timents généreux dont il était animé. Jamais
un seul instant les combats engagés le 5 juillet
dans les rues de la capitale n'avaient pris le
caractère de cruauté sanguinaire et sauvage
que devait revêtir un an plus tard la lutte de
l'Indépendance espagnole. Au plus fort de
la bataille, les défenseurs de Buenos-Avres
avaient pris soin des blessés anglais. Aussi,
une fois les épées rentrées au fourreau, n'y
eut-il plus, entre les ennemis de la veille,
qu'un échange de procédés courtois. Liniers
assista avec les membres de l'audiencia et du
cabildo à l'enterrement des officiers anglais
qui avaient succombé dans la lutte, et leur fit
rendre les honneurs militaires par quatre de
MINIERS COMMANDANT EN CHEF. 77
ses bataillons. A quelques jours de là, il
réunit dans un banquet les autorités de la
ville et ses compagnons d'armes aux prin-
cipaux chefs de l'armée anglaise.
Les événements de Buenos-Ayres eurent
un immense retentissement dans toute l'Amé-
rique espagnole. Au fur et à mesure que la
nouvelle s'en répandit, les populations célé-
brèrent par des fêtes publiques et des céré-
monies religieuses le triomphe de leurs com-
patriotes sur les envahisseurs étrangers. Des
frontières du Mexique à celles du Chili, le
nom de Liniers fut acclamé par tous et devint
aussi populaire qu'aucun de ceux des héros
de la conquête.
Buenos-Ayres célébra aussi dignement sa
délivrance. On rendit les honneurs funèbres
à ceux qui avaient péri les armes à la main.
Le cabildo assura des pensions viagères à
leurs veuves et à leurs enfants, et donna des
secours aux blessés. Une souscription publique
réunit les fonds nécessaires pour donner la
78 MINIERS VICE-ROI.
liberté à soixante-dix esclaves d'entre ceux
qui avaient montré le plus de courage. Leur
affranchissement fut l'occasion d'une tou-
chante cérémonie. Enfin, une fête religieuse
fut instituée en commémoration de l'heureuse
délivrance de la ville et du vœu fait par
Liniers, en 1806, d'offrir à la Vierge les dra-
peaux conquis sur l'ennemi.
La cour de Madrid, qui avait abandonné
la Colonie à ses seules ressources, sans lui
envoyer ni un homme, ni un fusil, ni un
doublon, ne pouvait guère que ratifier le
choix de la population et confier au libérateur
de Buenos-Ayres, tout étranger qu'il fût, le
poste dont le marquis de Sobremonte s'était
rendu indigne. Elle nomma donc Liniers chef
d'escadre et vice-roi des provinces du Rio
de la Plata. Elle semble toutefois ne l'avoir
fait qu'un peu à contre-cœur, car elle ne le
nomma qu'à titre intérimaire, ce dont nous
le verrons se plaindre plus tard. Enfin, elle lui
donna la commanderie d'Arens dans l'ordre
LIMIERS VICE-ROI. 79
militaire de Montesa, qui lui valut sans doute
un beau revenu.
Pendant que l'Espagne récompensait ainsi
le vaillant soldat qui lui avait conservé sa
riche colonie, l'Angleterre frappait durement
le général qui avait si mal soutenu l'honneur
de ses armes. Traduit devant un conseil de
guerre, Whitelocke se vit déclaré à jamais
indigne de servir. Sir Home Popham, qui
avait agi sans l'autorisation du gouvernement,
passa, lui aussi, devant une cour martiale,
mais il en fut quitte pour une réprimande.
C'était un vaste empire que cette vice-
royauté du Rio de la Plata, que le libérateur
de Buenos-Ayres était appelé à gouverner.
Elle embrassait le territoire qu'occupent au-
jourd'hui les quatre républiques de la Bolivie,
du Paraguay, de l'Uruguay et de l'Argentine.
Pourtant, la tâche des prédécesseurs de Liniers
avait été facile. La sienne était malheureu-
sement hérissée de difficultés. Pour en venir
à bout, il aurait fallu un véritable génie poli-
80 LINIERS VICE-ROI.
tique. Or, si le vainqueur de Whitelocke était
un brillant soldat et même un remarquable
organisateur, ce n'était pas un homme d'État
capable de maîtriser une démocratie. D'ail-
leurs, il faut bien le reconnaître, de plus
habiles que lui auraient eu de la peine à
y réussir. Entre le jour où Sobremonte avait
été nommé vice-roi et celui où Liniers prit
en main les rênes du gouvernement, une
véritable révolution s'était accomplie dans les
esprits. Les Anglais avaient répandu dans la
Colonie des ferments de discorde et fomenté
chez les habitants des désirs d'indépendance
politique et de liberté commerciale qu'il était
désormais impossible de contenir. Ceux-ci,
abandonnés par la mère patrie à l'heure où
elle aurait dû les secourir, avaient pris l'ha-
bitude de se gouverner eux-mêmes et n'en-
tendaient pas revenir aux errements du passé.
Le cabildo, quoique composé en majorité
d'Espagnols, avait pris la tête du mouvement
populaire et avait concentré dans ses mains
LINIERS VICE-ROI. 81
tous les pouvoirs que l'audiencia n'avait pas
su retenir.
C'était lui qui, par des impôts volontai-
rement consentis et par des souscriptions
patriotiques, avait réuni les ressources néces-
saires à l'organisation de la défense, qui n'avait
pas coûté moins de deux millions de piastres.
Mais, bien que devenu une sorte de Conven-
tion dont la puissance contre-balançait celle
du vice-roi, ce conseil ne pouvait agir que
d'accord avec l'opinion publique. Toute ten-
tative de résistance de sa part aurait été
violemment réprimée par les milices qui,
fières de leurs succès, avaient refusé après
la victoire de déposer les armes, et qui for-
maient, avec leurs chefs élus, une démocratie
militaire absolument résolue à faire prévaloir
ses volontés.
Toutefois, l'accord était loin de régner
entre les différents éléments qui composaient
cette force armée. Les bataillons espagnols,
toujours imbus de la conviction de leur supé-
5.
82 LINIERS VICE-ROI.
riorité sur les créoles et les races inférieures,
voulaient maintenir la suprématie exercée par
eux jusque-là. Très mécontents de voir des
armes aux mains de ceux qu'ils considéraient
comme leurs sujets, ils avaient demandé la
dissolution des corps indigènes. Ceux-ci, qui
aspiraient non seulement à ne plus avoir de
maîtres, mais encore à dominer à leur tour,
se refusèrent résolument à se dessaisir des
armes dont ils avaient su si vaillamment se
servir. Ils en appelèrent à Liniers. Celui-ci
leur donna gain de cause. Son intérêt lui en
faisait une loi.
L'âme du parti espagnol était don Martin
Àlzaga, cet énergique alcade qui avait si puis-
samment contribué à mettre Buenos-Ayres en
état de défense dans la nuit du 2 au 3 juillet.
Àlzaga était un homme d'un caractère domi-
nateur, impérieux et hautain, tout plein de
l'orgueil de sa nation et imbu de ses préjugés.
Liniers, malgré tous les services rendus au
pays, restait a ses yeux un étranger, c'est-à-
LINIERS VICE-ROI. 83
dire un suspect. Ce sentiment avait été surex-
cité chez lui par le fait que le vice-roi devait
son élévation à la population créole dont il
était l'idole, et qui voyait en lui son protecteur
et son chef.
Liniers se vit donc en butte à une sorte d'hos-
tilité du parti espagnol, auquel le rattachaient
pourtant son origine, ses intérêts et ses préfé-
rences, et il fut contraint de chercher son
point d'appui dans la population créole et
indigène. Dans ces conditions, c'était chose
bien difficile que de gouverner cette démo-
cratie divisée, remuante et armée, qui ne vou-
lait plus pour chef qu'un exécuteur de ses
volontés.
A l'époque qui nous occupe, les communi-
cations étaient rares et difficiles entre l'Es-
pagne et sa colonie. Les croisières anglaises
laissaient passer bien peu de navires. Partie
par suite de ces difficultés, partie à cause. des
lenteurs calculées et des hésitations de la cour
de Madrid, Liniers ne reçut qu'en mai 1808
84 LINIERS VICE-ROI.
sa nomination au poste de vice-roi. La nou-
velle de la révolution d'Ara njuez, de l'abdica-
tion de Charles IV et de l'avènement de Fer-
dinand VII arriva deux mois plus tard dans
la colonie. Godoy était aussi détesté en Amé-
rique que dans la Péninsule. Tout le monde
applaudit à sa chute, et il y eut, malgré les
profonds dissentiments qui existaient entre
les colons, unanimité pour reconnaître le
nouveau roi, à qui l'on se prépara à prêter le
serment de fidélité.
Précisément à ce moment, l'envoyé de
Napoléon débarqua à Maldonado, apportant
la nouvelle des événements de Bayonne que
la colonie ignorait encore. Jamais l'opinion
publique n'avait été aussi peu favorable au
renversement du souverain légitime au profit
d'un usurpateur étranger. Espagnols et créoles
avaient salué avec enthousiasme l'avènement
du jeune roi, sur lequel ils fondaient, sans
raison d'ailleurs, les plus belles espérances.
Les uns et les autres avaient au cœur la haine
L1NIERS VICE-ROI. 85
de toute domination étrangère, que ce fût
celle de l'Angleterre ou celle de la France, et
pas plus les uns que les autres n'étaient dis-
posés à accepter un changement de dynastie
imposé à la mère patrie par le tout-puissant
empereur qui était à cette époque l'arbitre de
l'Europe continentale. Quant à Liniers, quels
que pussent être ses sentiments, il ne pouvait
que se soumettre à la volonté des populations,
dont il n'était le chef obéi qu'à la condition
d'en être en même temps l'instrument docile.
CHAPITRE IV
LE MARQUIS DE SASSENAY
(1760-1808)
Naissance et famille du marquis de Sassenay. — Sa vie
avant 1789. — Il est nommé député aux états généraux.
— Il émigré. — Ses campagnes pendant la Révolution.
— Il passe aux Etats-Unis et s'y livre au commerce.
— Voyages à Buenos-Ayres. — Retour en France. —
Les tribulations d'un émigré. — Napoléon l'appelle à
Bayonne.
L'histoire de l'envoyé de Napoléon, jus-
qu'au jour où il s'embarqua à Bayonne pour
le Rio de la Plata, n'offre pas, comme celle
de Liniers, une suite presque ininterrompue
d'actions d'éclat. Elle n'est cependant pas
dépourvue d'intérêt, car elle nous fournit un
nouvel exemple des dures épreuves qu'eurent
à supporter les gentilshommes contemporains
de la Révolution, jetés brusquement d'une vie
.-. — i
LE MARQUIS DE SASSENAY. 87
heureuse et opulente dans les misères et les
souffrances de l'exil.
Né à Dijon le 25 novembre 1760, Claude-
Henri-Étienne Bernard, marquis de Sassenay,
était le troisième des six enfants et l'ainé des
quatre fils de François-Marie Bernard, vicomte
de Sassenay et de Chalon-sur-Saône, et d'Hen-
riette-Flore Feydeau de Brou. Les Bernard
de Sassenay appartenaient à la noblesse de
robe. Le fondateur de cette famille, Etienne
Bernard, avait, au temps de la Ligue, joué un
rôle considérable en Bourgogne et aux états
généraux de 1588 et de 1593. Ses descendants
avaient presque tous fait partie du Parlement
de Dijon. Le père d'Etienne était président à
mortier. Celui-ci semblait donc devoir, lui
aussi, entrer dans la magistrature. Il n'en fut
pourtant pas ainsi. Le président de Sassenay,
quoique parvenu à l'une des plus hautes
charges parlementaires et occupant dans son
corps et à Dijon une grande situation de
nature à assurer l'avenir de ses fils dans la
88 LE MARQUIS DE SASSENAY.
carrière qu'il avait suivie lui-même, résolut
de faire de son aîné un homme d'épée. Quels
que fussent les mobiles qui le poussèrent à
rompre ainsi avec les traditions de sa famille,
il est certain qu'Etienne de Sassenay entra en
1777 en qualité de sous-lieutenant au régi-
ment de Berri-cavalerie, d'où il passa en
1781 comme capitaine au régiment de
Condé-dragons.
Jusqu'à sa majorité et même après, le jeune
officier eut à compter avec l'autorité pater-
nelle, qui s'exerçait alors dans toute sa pléni-
tude. Même sur la fin de l'ancien régime, les
parents, surtout en province, ne gâtaient point
leurs enfants comme le font ceux d'aujour-
d'hui. Le président de Sassenay n'était pas
homme à abandonner la moindre parcelle de
ses droits de père de famille. Il avait élevé
ses enfants très sévèrement, presque dure-
ment, les tenant à distance et exigeant d'eux
une obéissance passive et un respect presque
religieux. Pour montrer ce qu'était sa manière
LE MARQUIS DE SASSENAY. 89
d'être vis-à-vis d'eux, il me suffira de dire
qu'en voyage, il n'aurait jamais eu la pensée
d'offrir même à son fils aîné une place dans
sa chaise, et qu'il l'obligeait à galoper à ses
côtés sur un bidet de poste.
Le président mourut en 1783, laissant à ses
héritiers une fortune qui ne devait pas être
inférieure à 4,300,000 livres, somme consi-
dérable pour l'époque. Par son testament, il
avait institué son fils aîné son légataire uni-
versel. Après payement de ce qui revenait
à ses frères et sœurs, Etienne de Sassenay se
trouva à vingt-trois ans à la tête d'un patri-
moine de tout près de 3 millions de livres.
La possession de ce magnifique héritage ne
fit pas perdre la tête au jeune capitaine. Il sut
l'administrer et en user sagement. Les six
années qui s'écoulèrent de la mort de son père
à la réunion des états généraux furent incon-
testablement pour lui une période heureuse.
Riche, bien allié et partant bien posé dans le
monde, il vit s'ouvrir devant lui les.portes de
90 LE MARQUIS DE SASSENAY.
tous les salons à Paris comme en province, et
il put jouir des derniers beaux jours de cette
société du dix-huitième siècle si gaie, si aima-
ble et si brillante, qui allait disparaître dans la
tourmente révolutionnaire, laissant au cœur de
tous ceux qui avaient vécu au milieu d'elle de
doux souvenirs et d'amers regrets.
La vie militaire n'avait à cette époque rien
de pénible pour un officier ayant de la fortune.
Les congés de semestre s'obtenaient facile-
ment. Sassenay en usa largement. De plus, il
eut la chance d'avoir de bonnes garnisons :
Besançon, de 1783 à 1787; Metz, de 1788
à 1789. Les ressources de société abondaient
dans ces deux villes, et les officiers y étaient
bien accueillis. A Metz, nous le savons par des
mémoires contemporains, les plaisirs ne man-
quaient pas. Pendant le temps que le régiment
de Condé-dragons y passa, il y avait spectacle
cinq fois par semaine, des assemblées les autres
jours, et tous les soirs du monde et un souper
chez Mme de Bouille, la femme du général.
LE MARQUIS DE SASSENAY. 91
Quoique bien jeune encore au moment où
commença le grand mouvement de 1789, le
marquis de Sassenay avait su se créer dans sa
province, autant par sa libéralité que par la
douceur et la dignité de son caractère, une
influence dont il devait recueillir les fruits
même à son retour d'exil, après la perte de
sa fortune et de ses privilèges. Cette influence
lui valut d'être choisi par la noblesse du bail-
liage de Chalon-sur-Saône pour la représenter
aux états généraux.
Le jeune député, tout en reconnaissant la
nécessité d'apporter de grands changements
dans la constitution du royaume, était loin
de partager l'engouement d'une partie de
l'aristocratie pour les idées nouvelles. Il fut
donc de ceux qui s'opposèrent jusqu'au bout
à la fusion des trois ordres. Nous trouvons son
nom dans la liste des membres de la noblesse
qui, dans la séance du 30 juin, déposèrent,
avant de prendre place dans l'assemblée, des
protestations contre la mesure qui violait les
92 LE MARQUIS DE SASSENAY.
privilèges de leur ordre. En agissant ainsi, il
se conformait au mandat formel qui lui avait
été donné par ses électeurs (1).
Le marquis de Sassenay ne fit pas longtemps
partie de la Constituante. Soit dégoût pour les
luttes parlementaires, soit conviction de l'im-
puissance de son parti à arrêter le torrent
révolutionnaire, il se décida promptement à
renoncer à son mandat de député, et il donna
sa démission le 10 novembre 1789 (2).
Dès les premiers jours de la Révolution, la
vie était devenue bien difficile pour ceux qui
avaient appartenu aux classes privilégiées. Il
n'y avait plus pour eux de sûreté nulle part.
Dans les campagnes, les paysans brûlaient les
châteaux pour détruire les titres féodaux, et
maltraitaient leurs anciens seigneurs. Dans
les villes, la situation n'était pas meilleure.
(1) L'abbé Bauzon, Recherches historiques sur la persé-
cution religieuse dans le département de Saône-ct-Loire
pendant la Révolution, p. 405.
(2) Dictionnaire des parlementaires, t. I, p. 278. — Ar-
chives parlementaires, t. VII, p. 173, 205, et t. IX, p. 731.
LE MARQUIS DE SASSENAY. 93
Tous les membres de l'aristocratie étaient
espionnés et dénoncés par leurs domestiques
et leurs fournisseurs, et insultés dans la rue
par la populace qui y régnait en maîtresse
absolue. Nulle part les débiteurs ne payaient
plus leurs dettes. A l'armée, l'officier noble
était mal vu de ses soldats et n'était plus obéi
qu'à la condition d'afficher les sentiments les
plus exaltés. Si pour beaucoup l'émigration
fut une affaire de mode, pour le plus grand
nombre elle fut une nécessité. On quitta le
pays pour sauver sa vie et celle des siens.
Le marquis subit le sort commun. Si son
château de Sassenay ne fut ni pillé ni brûlé
comme tant d'autres demeures seigneuriales,
il le dut à l'attachement que ses anciens vas-
saux avaient conservé pour lui. Les idées
révolutionnaires avaient pourtant fait des pro-
sélytes dans les communes de Cressey, de
Virey et de Sassenay, où se trouvaient ses
propriétés ; mais elles y étaient tempérées par
des idées religieuses que la Terreur même ne
94 LE MARQUIS DE SASSENAY.
parvint pas à déraciner. Le ci-devant seigneur
aurait donc pu vivre à peu près tranquille
dans son château sans le voisinage de Ghalon.
Cette ville, livrée à la tyrannie d'un petit
nombre d'énergumènes , était devenue un
foyer révolutionnaire très menaçant pour les
gentilshommes des environs. Dijon était éga-
lement en proie aux jacobins. Jusque vers le
milieu de 1792, ce fut encore à Paris où les
nobles furent le moins exposés aux violences
populaires. Aussi Sassenay séjourna-t-il le
plus habituellement dans cette ville, après
avoir donné sa démission de député. Mais s'il
y trouva un calme relatif, il n'en eut pas
moins à lutter contre des difficultés d'argent
qui devinrent de jour en jour plus grandes.
Personne ne le payait plus, ni ses fermiers ni
ceux auxquels il avait prêté de l'argent, et les
rares débiteurs qui voulaient bien s'acquitter
de leurs dettes se libéraient en assignats
dépréciés.
Sassenay hésita longtemps à s'expatrier.
LE MARQUIS DE SASSENAY. 95
C'était s'exposer à voir ses biens confisqués.
Pourtant, la situation finit par devenir si
menaçante en juin 1792, qu'il se décida à
quitter la France. Il prit toutefois la précau-
tion de se faire délivrer par la municipalité
du quartier du Temple, où il habitait, un passe-
port pour les États-Unis d'Amérique, avec les*
quels on était en paix. Ce passeport fut établi
au nom du citoyen Bernard Sassenay, car les
titres et la particule avaient depuis longtemps
été bannis du langage révolutionnaire.
Sassenay avait, avant de prendre le chemin
de l'exil r réalisé toutes ses ressources et réuni
une trentaine de mille francs en or. Il prit
passage sur un navire américain qui faisait
escale en Angleterre, il débarqua dans ce pays,
et, après avoir mis son pécule en lieu de
sûreté, il en partit pour rejoindre les émigrés
rassemblés sur le Rhin. C'était presque un
devoir pour un officier appartenant à la
noblesse. Les idées des membres de l'aristo-
cratie d'alors n'étaient pas celles professées.
96 LE MARQUIS DE SASSENAY.
aujourd'hui. La patrie et la royauté ne fai-
saient qu'un dans leur esprit. En combattant
la Révolution, dont le but avéré était le ren-
versement du trône, ils croyaient combattre
pour la France elle-même. L'alliance avec
l'étranger pour rétablir la vieille constitution
du royaume n'avait rien de déshonorant à
leurs yeux. Turenne et Condé n'avaient-ils
pas, au siècle précédent, appelé l'Espagne à
leur secours dans leurs luttes contre Mazarin ;
et au dehors les Jacobites anglais n'avaient-ils
pas, depuis 1689, prêté à nos rois, alliés des
Stuarts, l'appui de leurs épées pour combattre
Guillaume III et la maison de Hanovre?
Sassenay prit du service dans le corps de
Condé. Bien des raisons le déterminèrent à
préférer ce corps à l'armée des Princes. Il
sortait d'un régiment portant le nom de
Condé, il était d'une province dont les princes
de cette maison avaient été gouverneurs de
pères en fils jusqu'à la Révolution; enfin,
comme la plupart des officiers, il avait plus
LE MARQUIS DE SASSENAY. T7
confiance dans les talents militaires du vain-
queur du duc de Brunswick à Johannis-
berg (1), que dans ceux des chefs de l'armée
de Coblence. En sa qualité d'ancien dragon,
il s'enrôla dans la cavalerie et fut nommé
fourrier dans la compagnie que commandait
son cousin de Noinville. Il dut s'équiper et
se monter à ses frais, et subvenir avec une
maigre solde à son entretien et à celui de son
cheval.
La campagne de 1792 ne fournit au corps
(i) 1762. Il s'agit du duc héréditaire Charles-Guillaume-
Ferdinand de Brunswick, que Frédéric II aimait comme son
fils et regardait comme son meilleur élève. A la paix,
Brunswick fit un voyage en France; sa première visite fut
pour le prince de Condé, à Chantilly, que Louis XV avait
doté de plusieurs canons pris sur les Prussiens à Johan-
nisberg. Ces trophées ne pouvaient réveiller dans le cœur
du duc allemand que d'amers regrets. Condé s'était empressé
de les faire disparaître, et, touché de cette attention délicate,
Brunswick ne put que dire : « Ah! prince, vous m'avez
« vaincu deux fois : à la guerre par vos armes ; dans la paix
« par votre modestie. » (Cretineau-Joly, Histoire des trois
derniers princes de la maison de Condé> 12, 13, 14 et 15.)
Ce fut ce même Brunswick qui commanda l'armée prus-
sienne pendant la campagne de 1792.
6
98 LE MARQUIS DE SASSENAY.
de Condé aucune occasion de se signaler. Sas-
senay ne put que s'acquitter de ses devoirs
militaires avec la conscience qui faisait le
fond de son caractère. Il réussit toutefois à
se faire beaucoup d'amis, dont quelques-uns
furent très utiles à sa femme en 1810, comme
nous aurons à le dire plus loin.
Le corps de Condé faillit avoir au com-
mencement de 1793 le sort de l'armée de
Coblence. Le prince, qui avait épuisé toutes
ses ressources et tout son crédit, ne pouvait
plus subvenir à la solde de ses soldats et de
ses officiers. Les Autrichiens ne voulaient pas
donner d'argent et parlaient de licenciement.
Chacun dut penser à se tirer d'affaire comme
mieux il pourrait. Le marquis fit, à ce moment,
la connaissance du baron Charles de Hom-
pesch, qui lui offrit d'entrer au service de l'An-
gleterre avec le grade de lieutenant. L'offre
était tentante pour un pauvre diable qui
n'avait plus que son épée pour gagne-pain et
qui se voyait menacé d'être licencié. Il accepta
LE MARQUIS DE SASSENAY. 99
donc la proposition du baron et partit avec
lui.
L'Angleterre avait déclaré la guerre à la
France après l'exécution de Louis XVI.
Comme son armée était peu nombreuse, elle
avait cherché à recruter sur le continent des
corps auxiliaires, en accordant à des officiers
étrangers des commissions de colonels, a la
condition qu'ils lèveraient des régiments dont
elle se chargeait de payer la solde. Au nombre
des officiers ainsi commissionnés se trouvait
le baron Charles de Hompesch, noble bava-
rois de vieille race. Il avait débuté au service
de l'Autriche, qu'il avait dû quitter pour avoir
pris, en qualité de magnat, une part trop
active à l'opposition de la noblesse hongroise
à la cour de Vienne. Passé au service de la
Prusse, il avait été nommé major de cava-
lerie et s'était acquis l'amitié du Roi par
diverses actions d'éclat qui lui avaient valu
une réputation méritée de bravoure et d'au-
dace. Je n'en citerai qu'une : elle montre ce
100 LE MARQUIS DE SASSENAY.
dont il était capable. Un jour, pendant la
campagne de 1 792, Frédéric-Guillaume s'étant
plaint qu'il manquait de renseignements sur
les mouvements de l'armée française, Hom-
pesch partit avec cinq hussards, se jeta auda-
cieusement sur un avant-poste d'infanterie,,
enleva à la force du poignet un fantassin dans
le rang, jeta son homme en travers de sa selle
et, tournant bride, regagna son camp sous
une grêle de balles dont pas une ne l'attei-
gnit. Il conduisit son prisonnier au Roi, qui
l'interrogea et en obtint les informations sou-
haitées.
D'après le témoignage d'un des frères Hom-
pesch, le nouveau colonel trouva dans Sasse-
nay un auxiliaire des plus utiles pour la for-
mation de son régiment de hussards, dans
lequel entrèrent probablement beaucoup d'an-
ciens soldats des régiments allemands au ser-
vice de France avant la Révolution. Soit pour
dissimuler sa qualité d'émigré, s'il venait à
être fait prisonnier, soit tout simplement peut-
LE MARQUIS DE SASSENAY. 101
être pour rendre son nom plus facile à pro-
noncer pour des bouches allemandes et an-
glaises, il le germanisa en transformant Sas-
senay en Sassenheim. C'est sous ce dernier
nom qu'il fut commissionné par le War office
et qu'on le voit figurer dans une liste de l'ar-
mée anglaise de 1795.
Les hussards de Hompesch firent dans le
corps du duc d'York toute la campagne de
France et des Pays-Bas de 1793 à 1795. Cette
campagne, dans laquelle les alliés laissèrent
échapper, après la bataille de Nerwinde et la
défection de Dumouriez, une occasion unique
de marcher sur Paris et de mettre fin au
régime de la Terreur, se termina pour l'ar-
mée anglaise par une série de défaites qui
l'obligèrent à évacuer la Hollande. Le général
de Walmoden, qui avait pris le commande-
ment après le départ du duc d'York, ne céda
le terrain que pied à pied et fit une fort belle
retraite des bords de la Meuse aux rives de
FEms. Mais, pour ses soldats, cette retraite fut
6.
102 LE MARQUIS DE SASSENAY.
horrible. Tout contribua à augmenter leurs
souffrances : un hiver d'une rigueur excep-
tionnelle, F imprévoyance du commissariat
incapable de pourvoir a aucun de leurs
besoins, l'insuffisance du service médical,
cause de la mort de la plupart des blessés, et
enfin le mauvais vouloir, pour ne pas dire
l'hostilité des populations qui fermèrent par-
tout les portes des villes à leurs alliés de la
veille, en leur refusant vivres et abris. Ce ne
fut qu'à Brème que ces malheureux trouvè-
rent enfin un bon accueil et purent se refaire
de leurs fatigues. La mauvaise fortune conti-
nua à les poursuivre, et, lorsqu'ils prirent la
mer en avril 1795 pour regagner l'Angleterre,
ils eurent à subir une violente tempête qui
dispersa le convoi qui les portait.
Pendant cette campagne de deux ans, Sas-
senay s'était courageusement comporté. Le
gouvernement anglais récompensa ses ser-
icesen le nommant capitaine en juillet 1795.
Le baron de Hompesch n'avait pas fait avec
LE MARQUIS DE SASSERAY. 103
ses hussards la dernière partie de la cam-
pagne. Tombé dans une embuscade au com-
mencement de 1794, il avait été fait prison-
nier, conduit à Paris et enfermé au Temple,
où, jusqu'à la chute de Robespierre, sa vie fut
en péril. En 1795, lorsque la République
entra en négociations avec Frédéric-Guil-
laume, il fit valoir son titre d'officier prussien
et fut mis en liberté. En traversant l'Alsace,
on l'arrêta de nouveau dans un village comme
officier anglais et on l'enferma dans une
chaumière. Il s'enfuit par la cheminée et
gagna le Rhin, qu'il passa de nuit à la nage.
Sur l'autre rive, il rencontra aux avant-postes
autrichiens un vieux camarade qui lui four-
nit des vêtements et de l'argent. Il regagna
promptement l'Angleterre, où il reprit le com-
mandement de son régiment, exercé en son
absence par son frère Christian, qui en était
lieutenant-colonel .
Le gouvernement anglais n'accorda pas un
long repos aux hussards de Hompesch. Dès le
104 LE MARQUIS DE SÀSSK.NAY.
mois de novembre 1795, il les fit partir pour
les Antilles, où se poursuivait, depuis 1793,
une guerre qui lui coûtait cher en hommes et
en argent. La traversée fut épouvantable.
Elle débuta par une tempête restée célèbre,
dans laquelle périrent nombre de transports
chargés de troupes. Des vents contraires et
d'autres accidents de mer retardèrent si bien
la flotte, qu'elle n'arriva à Saint-Domingue
qu'en mai 1796. On peut juger de l'état dans
lequel devaient être les hommes et les che-
vaux, après avoir eu à supporter pendant tant
de mois les misères et les souffrances d'un
pareil voyage. Cette traversée fut le prélude
de misères et de souffrances plus grandes
encore.
La partie française de Saint-Domingue
avait été jusqu'au début de la Révolution le
plus beau fleuron de notre couronne colo-
niale (1). La proclamation des Droits de
(i) V. Scuoelcuer, Toussaint-Louverture, p. 2.
LE MARQUIS DE SASSENAY. 10»
l'homme, en août 1789 (l), y sema les premiers
ferments de discorde. Les hommes de couleur,
mulâtres et quarterons, tenus jusque-là dans
une dépendance humiliante, furent les pre-
miers à revendiquer les mêmes droits civils et
politiques que les blancs. Ces droits, ils ne les
voulaient que pour eux seuls, et non pour les
nègres. Possesseurs du tiers des terres et du
quart des esclaves (2), ils n'avaient aucun
intérêt à l'affranchissement de la population
servile. Leurs revendications, tour à tour
repoussées et admises par l'Assemblée natio-
nale et par les blancs, jetèrent la désunion
parmi ceux-ci et amenèrent entre eux des
conflits sanglants. Les hommes de couleur
finirent par en appeler aux armes. Les nègres,
après être restés indifférents aux luttes de
leurs maîtres , se soulevèrent a leur tour.
Cette révolte fut atroce. Elle couvrit l'île de
(1) 20 août 1789. Bûchez, Histoire de fa Constituante,
t. II, p. 396.
(2) V. Sciioelcuer, Toussaint-LouverturCy p. 49.
106 LE MAIIQUIS DE SASSENAY.
ruines et l'inonda de sang. Elle marqua la
fin de la prospérité de Saint-Domingue. Plus
de 10,000 blancs émîgrèrent et allèrent cher-
cher un refuge à la Jamaïque, aux États-Unis
et en Angleterre. D'autres les suivirent plus
tard; mais dès lors tous ceux, émigrés ou
non, dont la proclamation des grands prin-
cipes de 1789 avait causé la ruine, prirent en
haine la mère patrie et en appelèrent à l'étran-
ger. Ils proposèrent au gouvernement anglais
de lui livrer l'île, sous la condition qu'il y réta-
blirait et y maintiendrait l'ancien ordre de
choses. Cette offre tentante fut acceptée aussi-
tôt que la guerre eut été déclarée à la France
en 1793.
Si, dès le début des opérations, l'Angle-
terre avait fait un effort décisif, il est probable
que l'entreprise eût été couronnée de succès.
Malheureusement pour elle, elle ne sut ou ne
put pas faire cet effort. Elle commença par
envoyer en 1793, sous le lieutenant-colonel
Whitelocke, qui devait être en 1807 l'adver-
LE MARQUIS DR SASSEiNAY- 107
saire de Liniers, un petit corps de 800 hommes
qui fut doublé dans le courant de Tannée,
mais qui ne réussit qu'à occuper quelques
points du littoral. En 1794, elle envoya des
renforts plus considérables, composés, en
partie, d'émigrés français. Mais elle ne se dé-
cida qu'à la fin de 1795 à faire partir, sous
le général Howe, une véritable armée de
7,000 hommes, dont faisaient partie les hus-
sards de Hompesch, et qui n'arriva, je l'ai dit,
qu'en mai 1796. Les circonstances avaient
bien changé depuis 1793; favorables alors,
elles ne l'étaient plus en 1796. Les mulâtres
libres et les nègres affranchis en 1 793 s'étaient
aguerris et formaient sous des chefs d'une
incontestable habileté, comme Rigaud et
Toussaint-Louverture, une armée nombreuse,
disciplinée et, qui plus est, à l'abri des in-
fluences climatériques si funestes aux Euro-
péens. Les Anglais eurent cependant des suc-
cès. Ils s'emparèrent de la plupart des ports
et même du centre de l'île. Mais, en 1797,
103 LE MARQUIS DE SASSENAY.
Toussaint-Louverture, devenu général de divi-
sion de la République, leur reprit les districts
de l'intérieur où ils s'étaient établis et les
réduisit à la possession de quelques villes du
littoral, qu'ils se virent obligés d'évacuer Tan-
née suivante. Cet insuccès fut surtout l'œuvre
d'un climat dévorant, sous l'influence duquel
l'armée anglaise se fondit comme la glace
sous les rayons du soleil. La fièvre jaune fit
dans les rangs d'horribles ravages.
L'un des meilleurs historiens de cette
époque troublée, le baron Pamphile de La-
croix, évalue ses pertes à 30,000 hommes
pendant toute la durée de la guerre (de 1793
à 1798) (l). Cette évaluation est probablement
exagérée, car il ne semble pas que tous les
envois de troupes réunis aient jamais atteint
ce chiffre. Après l'arrivée du général Howe et
de ses 7,000 hommes en mai 1796, le total
des renforts successivement arrivés dans l'île
(1) Mémoire pour servir a l histoire de la révolution de
Saint-Domingue, 2 vol. in-8°, 1819, t. I, p. 333.
LE MARQUIS DE SASSENAY. 109
ne devait pas dépasser 13,000 hommes. Or,
un rapport fait au Parlement en 1797 con-
state que le 30 septembre 1796, c'est-à-dire
quatre mois après le débarquement du général
Howe, l'armée avait perdu, depuis le début de
la guerre, entre morts, libérés pour incapa-
cité de service et déserteurs, 7,986 Anglais
et 1,067 auxiliaires européens, soit ensemble
9, 053 hommes (1). Les hussards deHompesch
furent un des corps les plus éprouvés. Vers le
milieu de 1797, il ne restait de ce régiment,
qui comptait 616 cavaliers le 1 er novembre
1794, que 7 hommes valides entre officiers
et soldats. Parmi les victimes de l'épidémie
figurait Christian de Hompesch, le second
frère du colonel ; celui-ci et Sassenay, devenu
major pendant la campagne, étaient du nombre
des sept assez heureux pour avoir échappé aux
balles et à la maladie.
Réduits au rôle de chefs sans soldats, le
{!) Ânnual Register, 1797, Appendix to chronicle, p. 110.
7
110 LE MARQUIS DE SASSENAY.
colonel et son major abandonnèrent la partie.
Hompesch partit pour l'Angleterre. Il y fut
nommé général, prit part à l'expédition de
Walcheren et mourut en 1812 dans une pro-
priété qu'il avait achetée à Windsor.
Sassenay ne retourna pas en Europe. Les
cinq années qui s'étaient écoulées depuis le
jour où il avait pris le chemin de l'exil
avaient marqué dans sa vie. Si, pendant les
campagnes de 1793 et de 1794, il n'avait eu
à endurer que les misères et les privations
inhérentes a la guerre, la retraite de Hollande,
la traversée de l'Atlantique et la campagne de
Saint-Domingue avaient été pour lui des pé-
riodes de véritables souffrances. Mûri par elles,
il en était venu à regretter d'avoir quitté son
pays, où l'ordre tendait à se rétablir, et d'avoir
mis son épée au service de la vieille ennemie
de la France. Aussi profita-t-il de l'occasion
que lui offrait la destruction de son régiment
pour donner sa démission et pour quitter
l'armée anglaise. Ayant toujours eu la sagesse
LE MARQUIS DE SASSENAY. III
de vivre avec sa solde, il avait conservé à peu
près intacte la petite somme qu'il avait em-
portée en émigrant. Avec ce modeste capital,
il résolut de tenter fortune aux États-Unis.
Lancaster, dans l'État de Pensylvanie, fut
la première ville de l'Amérique du Nord où
s'établit le marquis de Sassenay, devenu tout
simplement pour ses nouveaux concitoyens
Bernard Sassenay, esquire. Cette ville paraît
lui avoir été indiquée comme un endroit où il
pourrait vivre à bon marché. Peut-être aussi
y fut-il attiré par la présence de colons émi-
grés auxquels il avait été recommandé par les
amis qu'il s'était faits à Saint-Domingue pen-
dant la guerre. Il n'y séjourna toutefois pas
longtemps, et, en mars 1798, il se transporta à
Wilmington, dans l'État de Delaware. Il y ren-
contra une famille créole dont il ne tarda pas
à devenir l'ami et le commensal. Cette famille,
qui avait compté parmi les plus opulentes de
Saint-Domingue, se composait de six per-
sonnes : Alexandre Bretton des Chapelles, ses
112 LE MARQUIS DE SASSENAY.
trois sœurs, dont la plus jeune n'était pas ma-
riée, et ses deux beaux-frères, Pierre de Bauduy ,
un colon émigré, et le baron John Keating, an-
cien officier de la brigade irlandaise. Tout ce
monde, qui avait mené dans la colonie, avant
l'abolition de l'esclavage, l'existence la plus
fastueuse, se trouvait dans une position des
plus précaires. Les hommes faisaient du com-
merce pour gagner leur vie, et les femmes
s'occupaient bourgeoisement des soins du
ménage.
Bien accueilli dans cet intérieur où régnaient
la plus franche cordialité et la plus complète
union, Sassenay ne tarda pas à s'éprendre de
Fortunée, la plus jeune des trois sœurs, et
demanda sa main. Fortunée avait vingt ans et
une jolie figure. C'était le plus clair de son
avoir. Malgré la différence d'âge qui existait
entre elle et lui, elle avait conçu de l'amour
É
pour l'émigré, dont les manières élégantes et
la bonté l'avaient séduite, et elle accueillit
avec joie la proposition de devenir sa femme.
LE MARQUIS DE SASSENAY. 113
Sa résolution fut ratifiée par les siens, et le
mariage fut célébré en mai 1798, dans l'église
catholique de Wilmington.
Ce petit roman d'amour fut une éclaircie
dans la vie de Sassenay, si sombre depuis la
Révolution. Pourtant, les deux époux n'étaient
pas plus riches l'un que l'autre. S'ils pouvaient
caresser l'espoir bien vague alors, lui de ren-
trer un jour en possession d'une partie de ses
terres de France, elle de voir la plantation de
sa famille redevenir une exploitation fruc-
tueuse, ils ne pouvaient compter pour sou-
tenir leur ménage, à l'heure où ils unirent
leur destinée, que sur ce que Sassenay pour-
rait gagner par son industrie. Ses deux beaux-
frères s'occupaient de commerce ; il suivit leur
exemple, travailla avec eux et chercha à com-
biner des opérations fructueuses. Les notes
qu'il a laissées témoignent de son énergie et
de sa persévérance à apprendre le métier de
négociant, et du soin apporté par lui dans
l'étude des affaires qu'il entreprit.
Ht I.K MAT1Q11S DE SASSENAY.
Le commerce avec l'Amérique du Sud était
passé, par suite de la guerre que se faisaient
les Espagnols et les Anglais, des mains de
ceux-ci dans celles des neutres, qui fournis-
saient les colonies des marchandises euro-
péennes et qui en exportaient les produits. Ce
commerce, tout en présentant d'assez grands
risques, à cause de l'âpreté des douanes espa-
gnoles, toujours prêtes à contester les déclara-
tions des importateurs et à confisquer les char-
gements, offrait aux gens hardis des chances
de très gros bénéfices. Après s'être bien rendu
compte de la nature des marchandises dont le
placement était le plus facile dans les ports du
Rio de la Plata, où l'on trouvait comme fret
de retour des cuirs et des pelleteries recher-
chés aux États-Unis et en Europe, les trois
beaux-frères se décidèrent h tenter fortune de
ce côté. Comme leurs capitaux étaient insuffi-
sants, ils s'associèrent à une maison de Phila-
delphie qui leur fournit des fonds. En trois
années, ils expédièrent trois gros chargements :
LE MARQUIS DE SÀSSENAY. 115
le premier dans les derniers jours de 1799, sur
le Wilmington ; le second en novembre 1800,
sur le Fabius y et le dernier en août 1801, sur
la Louisa. Sassenay partit sur le premier et
sur le dernier navire en qualité de subré-
cargue, Bauduy sur le second. Ce fut pendant
son premier séjour à Buenos-Ayres, de février
à juillet 1800, que l'ancien officier de Condé-
dragons et des hussards de Hompesch fit la
connaissance de Liniers et se lia intimement
avec lui.
Les deux premières opérations furent heu-
reuses; la dernière se termina sinon en perte,
du moins sans bénéfice. Elle obligea Sas-
senay à séjourner à Buenos-Ayres de sep-
tembre 1801 à mai 1803. Le chargement fut
saisi par la douane et ne fut rendu qu'après
d'interminables démarches et sous la garantie
de négociants du pays, qui abusèrent de la
situation pour le faire mettre en vente pu-
blique et le racheter à vil prix, au grand
détriment des expéditeurs.
116 LE MARQUIS DE SASSENAY.
Les cinq années pendant lesquelles Sas-
senay fit du commerce avec le Rio de la
Plata ne furent pas pour lui un temps heu-
reux. « C'en est fait pour moi des douceurs
de l'existence » , écrivait-il, en 1801, à l'un de
ses frères, exilé comme lui sur une terre étran-
gère. Il disait vrai. Le métier était dur, et
les risques constants. Sur ces cinq années,,
il en avait passé plus de la moitié loin de son
foyer, partie dans des voyages de mer très
pénibles, partie à Buenos-Ayres, où pendant
son dernier séjour surtout il avait été en proie
aux plus vives et aux plus cruelles angoisses,
s'étant cru maintes fois sur le point d'être
ruiné. Aussi, à la suite de ce dernier voyage au
Rio de la Plata, céda-t-il aux instances de sa
femme et se décida-t-il, quoique sans confiance
dans l'issue de la tentative, à rentrer en France
pour profiter du décret d'amnistie promulgué
par le Sénat le 6 floréal an X, et pour tâcher
'e se faire restituer ensuite ceux de ses biens
ui n'avaient point encore été vendus.
LE MARQUIS DE SASSENAY. 117
Dès 1798, Sassenay avait cherché à se
faire rayer de la liste des émigrés. Il avait
fait dans ce but des démarches auprès du
résident français à Philadelphie et auprès
des autorités de Saint-Domingue. D'autres
démarches avaient été en même temps ten-
tées en France en sa faveur, notamment par
un de ses anciens collègues de la Constituante,
Dupont de Nemours, dont il avait fait ou
refait la connaissance en Amérique. Néan-
moins, aucun résultat n'avait été obtenu, et il
figurait toujours sur la liste de proscription,
lorsque lui et sa femme se retrouvèrent à
Orléans à la fin de l'été 1803, lui arrivant de
Buenos-Ayres, elle venant de Wilmington.
La plupart des écrivains qui se sont occupés
de l'histoire du Consulat nous représentent
cette période comme une ère d'apaisement
et de concorde. Ils nous montrent les bannis
rentrant en foule en France, tout heureux de
s'y retrouver et bientôt remis en possession
de leurs biens. M. Forneron, dans son His-
7.
i
118 LE MARQUIS DE SASSENAY.
toire des émigrés, a été un des premiers à
signaler des ombres à ce brillant tableau. Si
le Premier consul, en véritable chef d'État,
mit à exécution la généreuse et politique
pensée de rouvrir toutes grandes les portes de
France à ces proscrits de la Révolution, qui
avaient été l'élite du pays et qui pouvaient
encore lui fournir d'utiles et vaillants servi-
teurs, cette mesure fut loin d'être du goût
de bon nombre de ses conseillers qui, comme
Fouché, s'étaient enrichis en achetant à vil
prix des biens nationaux, et qui, craignant
d'être un jour obligés de rendre gorge, con-
sidéraient les émigrés comme leurs pires
ennemis. Ceux-ci ne trouvèrent donc pas
auprès des autorités républicaines un accueil
aussi empressé qu'on serait tenté de le croire
en lisant les premiers livres de M. Thiers. Ni
la radiation ni la mise en possession de biens
invendus ne s'obtinrent facilement. De plus,
l'émigré, une fois rayé de la liste de pro-
scription, tombait souvent dans les plus grands
LE MARQUIS DE SASSENAY. 119
embarras. L'État qui avait confisqué ses biens
n'avait point payé ses dettes. Le malheureux
qui en avait laissé derrière lui se trouvait
donc en présence d'un passif devenu effrayant,
avec un actif nul ou insuffisant pour y faire
face. Ses créanciers le traquaient impitoya-
blement et finissaient, comme cela fut le cas
pour plus d'un, par le faire enfermer dans
la prison pour dettes.
Pendant trois années, de 1803 à 1806, Sas-
senay eut à lutter contre la mauvaise volonté
et les lenteurs administratives d'abord pour
obtenir son certificat d'amnistie, puis pour
rentrer en possession des parties de ses biens
qui n'avaient point été aliénées, et enfin pour
se faire restituer les bois importants dont
l'État s'était emparé. La lutte fut rude, et peut-
être se serait-il lassé de ces interminables
démarches et de ces incessantes et humi-
liantes sollicitations, s'il n'avait pas été sou-
tenu et encouragé par sa femme, qui ne déses-
péra jamais et qui lui prêta un précieux
120 LE MARQUIS DE SASSENAY.
concours. Cette jeune créole n'était point une
femme ordinaire. Elle était douée d'une rare
intelligence des affaires et d'une persévérante
énergie que rien ne décourageait. Elle avait
d'ailleurs dans son étoile la confiance qui
mène au succès. Cette confiance ne devait
point être trompée. La fortune lui vint à la
fin, mais elle sut l'appeler à elle en mettant
en pratique le vieux proverbe français : « Aide-
toi, le Ciel t'aidera. »
Lorsqu'à la fin de 1804 Sassenay obtint
enfin son certificat d'amnistie, l'horizon était
bien sombre pour lui, et l'on comprend qu'il
songeât très sérieusement à retourner en
Amérique pour y reprendre son métier de
commerçant. A part quelques parcelles de
terres, ses domaines et ses châteaux de Saint-
Aubin, du Tartre et de Sassenay avaient été
vendus à des particuliers. Son hôtel de Dijou
et son vignoble du Montrachet l'avaient été
également. Seuls les bois de Sassenay et de
Virey étaient restés entre les mains de l'État,
LE MARQUIS DE SASSENAY. 121
qui se les était appropriés, mais qui recon-
naissait lui devoir une indemnité depuis sa
radiation. La plupart des acquéreurs de ses
propriétés, surtout à Sassenay, se montraient
bien disposés à les lui restituer, mais contre
remboursement des sommes payées par eux
à la nation. Ces sommes, il ne les avait pas.
S'il pouvait espérer rentrer dans quelques
créances importantes, il avait, par contre, à
régler ce qu'il devait à son oncle et à ses frères
du fait de la succession de son père. C'étaient
de lourdes charges auxquelles il n'était plus
en mesure de faire face, et au sujet desquelles
il lui fallait tâcher d'entrer en arrangement.
Il finit pourtant par tirer de la situation ce
qu'il pouvait raisonnablement espérer. Ce
résultat fut dû en grande partie aux excel-
lents souvenirs qu'il avait laissés en Bour-
gogne. Un an avant son retour, son beau-frère
Keating, venu en France pour voir ce qu'il
y avait à faire en sa faveur, écrivait à sa
sœur : « Il faut que Sassenay revienne ici
122 LK MARQUIS DE SASSENAY.
« pour y défendre ses intérêts ; un tel avocat
« a tout pour réussir. Il est impossible d'être
« plus aimé, plus estimé et même plus res-
a pecté qu'il ne l'est dans le pays : c'est le
u sentiment de tous ceux que j'ai vus, même
« de ceux qui ne savaient pas combien je lui
u suis attaché. »
Au cours de l'année 1804, il rentra en
possession de toutes les parcelles invendues.
Sous la pression de l'opinion qui lui était
favorable, les préfets ne se montrèrent pas
trop hostiles, et celui du Doubs lui témoigna
même une certaine bienveillance. Il put ainsi
venir à bout plus facilement que d'autres
émigrés des lenteurs calculées de l'adminis-
tration. Entre temps, il recouvra quelques
créances importantes qui lui permirent de
transiger avec son oncle, auquel il devait une
pension viagère qu'il n'était plus en état de
payer. La transaction ne fut pas facile à
obtenir. Cet oncle était d'un naturel processif
ît avait commencé par prendre hypothèque
LE MARQUIS DE SASSENAY. 123
sur tout ce que l'État avait rendu à son neveu.
Mais toutes ces bribes de sa richesse passée ne
constituaient pas une fortune qui permit au
marquis de rester en France. La grosse ques-
tion était d'obtenir la restitution des bois
de Sassenay et de Virey. L'émigré désespérait
d'y jamais réussir, lorsque sa femme eut
l'idée de faire appel à l'Impératrice, créole
comme elle. Joséphine nourrissait pour l'an-
cienne noblesse, ainsi que pour ses compa-
triotes des colonies, des sentiments très bien-
veillants. Elle accueillit favorablement la
requête de Mme de Sassenay qui lui fut pré-
sentée par une amie, prit l'affaire à cœur et
fit tant et si bien qu'un décret du 22 avril
1806 remit Sassenay en possession des trois
cent quatre-vingt-trois hectares de bois que
l'État s'était appropriés.
Deux mois plus tard, le marquis racheta
pour 40,000 francs son château de Sassenay.
Il eut fort à faire pour le rendre habitable. Non
seulement le mobilier n'existait plus, et Fin-
124 LE MARQUIS DE SASSENAY.
térieur avait été horriblement détérioré par
les habitants qui en avaient fait quelque temps
le lieu de leurs réunions ; mais le parc de cent
arpents clos de murs , qui en avait faitl'ornement
avant la Révolution, avait été défriché et trans-
formé en terres arables, et les parterres et les
charmilles qui l'entouraient avaient fait place
à un rustique potager. En un mot, tout ce qui
donnait à la vieille demeure de sa famille une
apparence seigneuriale avait disparu. Sasse-
nay s'y réinstalla tant bien que mal et se mit
à vivre en propriétaire campagnard, sans tou-
tefois renoncer à faire du commerce. Il avait,
en effet, grand besoin de gagner de l'argent.
Malgré la restitution qui lui avait été faite, sa
situation de fortune était des plus modestes.
Après de nouvelles transactions négociées en
1806, au sujet de ce que réclamait son oncle
et de ce qu'il devait à ses frères, transactions
dans lesquelles ces derniers, le plus jeune
surtout, montrèrent un louable désintéresse-
ment, il ne paraît pas qu'il lui restât plus de
LE MARQUIS DE SASSENAY. 125
5,000 francs de revenu de ses bois, qui, pro-
bablement, avaient été coupés à blanc par
l'État.
Au nombre des humiliations que la Révo-
lution victorieuse infligeait à ceux que son
odieuse et sanguinaire tyrannie avait con-
traints à s'expatrier, il en est une qu'on ne
peut passer sous silence, et à laquelle Sassenay
et sa femme durent se soumettre. Aux yeux
de la loi nouvelle, les mariages les plus régu-
lièrement contractés à l'étranger étaient nuls
et non avenus, et aucun moyen n'était laissé
aux intéressés pour en prouver la validité et
les faire reconnaître en France. Tant qu'un
nouveau mariage n'avait point été célébré
devant les autorités républicaines, les unions
contractées dans l'exil demeuraient légalement
illégitimes; les femmes, des concubines; les
enfants, des bâtards. Pour éviter les graves
inconvénients qui pouvaient résulter de cette
situation, M. et Mme de Sassenay se rema-
rièrent le 26 janvier 1806, à la mairie du
126 LE MARQUIS DE SASSENAY.
II* arrondissement, à Paris, en reconnaissant
les deux enfants qui leur étaient nés, une fille
en 1799, un fils en 1805. L'ancien émigré ne
renonça définitivement à toute idée de retour
en Amérique qu'à la fin de 1 806 . La Révolution
avait fait dans sa position un si grand change-
ment, qu'il ne se plaisait plus en France, n'y
trouvant même pas, en compensation de ses
privilèges et de ses richesses perdus, la véri-
table liberté qui régnait aux États-Unis, et dont
il avait apprécié les bienfaits. Il chercha donc
à faire avec M. d'Aguesseau, le descendant du
chancelier, l'échange de son château et de ses
bois de Sassenay contre la terre de Dover en
Virginie. Cette négociation échoua, à son grand
regret, par suite des prétentions trop élevées
du propriétaire de Dover. Forcé de tirer
parti de ce qui lui restait, Sassenay ne songea
plus qu'à relever sa fortune par des opérations
commerciales et une sage exploitation de ses
propriétés.
C'est au milieu de ses occupations auxquelles
LE MARQUIS DE SASSENAY. 127
il s'était consacré tout entier en père de famille
soucieux d'assurer le présent et l'avenir des
siens, que vint le surprendre, en mai 1808,
l'ordre de l'Empereur qui l'appelait à Bayonne,
pour lui confier, contre son gré, la difficile et
périlleuse mission qui fera le sujet des pages
qui vont suivre.
CHAPITRE V
LA MISSION (1)
Le voyage du Consolateur. — Sassenay débarque à Maldo-
nado, d'où il se rend à Buenos-Ayres. — Perplexité de
Liniers. — Réception publique faite à Sassenay. — En-
trevue secrète. — Sassenay retourne à Montevideo, où il
est jeté en prison.
Comme je lai dit plus haut, le marquis de
Sassenay mit à la voile le 30 mai 1808 pour
le Rio de la Plata sur le brick le Consolateu?\
(1) Jules Ricuaiu», déjà cité. <•— Bartolomé Mitre, déjà cité.
— Gregorio Fumes, déjà cité. — ■ Mariano Torrente, déjà cité.
— Mellet (Julien), Voyages dans V intérieur de V Amérique
méridionale. — Archives des affaires étrangères; Rapport de
Sassenay du 23 mai 1810. Espagne, t. DCLXXXII, f° 213.
— Archives du ministère de la marine; Campagnes de 1808,
vol. XIV, pièce 100; Rapport du lieutenant Dauriac. —
Dossier de l'instruction ouverte contre Sassenay à Monte-
video, et dossier des procès-verbaux de l'audiencia du 15 oc-
tobre 1808. — Documents communiqués par M. le général
Mitre. — Le journal le Times du 24 août 1810.
LA MISSION. 129
Ce petit bâtiment, dont toute l'artillerie consis-
tait en une pièce de 16, deux pièces de 4 et
quatre pierriers, emportait 600 fusils et des
munitions que l'Empereur envoyait aux auto-
rités de la colonie. Il était commandé par le
lieutenant de vaisseau Dauriac, qui avait sous
ses ordres les deux enseignes Dolhabaratz et
Castagnier. Un second passager, le négociant
Julien Mellet, avait été admis à bord. Il allait
chercher fortune au nouveau monde, et il nous
a laissé, dans son ouvrage sur l'Amérique mé-
ridionale, un récit détaillé de la traversée.
Elle commença mal. Dans la nuit qui suivit le
départ de Bayonne, le Consolateur eut à sup-
porter un coup de vent terrible dans lequel il
faillit périr, et qui lui causa de sérieuses avaries.
Dès qu'elles furent réparées, il reprit sa route,
en cherchant à éviter les croiseurs anglais, qui
pullulaient le long des côtes d'Espagne et de
Portugal.
Le 29 mai, à la suite de l'entretien qu'il
avait eu avec Sassenay, M. de Champagny lui .
130 LA MISSION.
avait fait parvenir une instruction générale
qui contenait l'ordre de s'embarquer sur le
Consolateur. Le 30 mai, au moment où le
navire levait l'ancre, il lui avait fait remettre,
en même temps qu'une valise pleine de dépê-
ches destinées à Liniers et aux autorités colo-
niales, un pli cacheté qu'il ne devait ouvrir
qu'en haute mer. Lorsque le marquis en eut
pris connaissance, il fut, au dire de ceux qui
l'ont connu, saisi d'un véritable désespoir.
Que contenait cette instruction secrète? N'ayant
pu en trouver nulle part la copie dans nos
archives, j'en suis réduit aux conjectures. Il
est à supposer que les communications que
l'envoyé était chargé de faire à Liniers lui paru-
rent devoir être mal accueillies. Il est égale-
ment à supposer que Sassenay reçut l'ordre de
détruire cette instruction après l'avoir lue, pour
qu'elle ne tombât pas aux mains des Anglais, si
le navire venait à être capturé. Toujours est-il
qu'elle ne fut pas trouvée parmi ses papiers,
lorsqu'il fut fouillé et jeté en prison à Monte-
LA MISSION. 131
video, comme j'aurai à le raconter plus loin.
Les Espagnols ne mirent la main que sur l'in-
struction générale, que je crois utile de repro-
duire en entier.
« M. de Sassenay, y est-il dit, a déjà été
« informé de l'objet de la mission que Sa
« Majesté a daigné lui confier. Il est chargé
« de porter à Buenos- Ayres des dépêches
a adressées aux autorités de la colonie. Il
« s'embarquera sur le brick de Sa Majesté, le
« Consolateur, commandé par M. Dauriac,
a lieutenant de vaisseau, qui le conduira à la
« côte du Rio de la Plata.
« D'après les renseignements que M. de
« Sassenay recueillera, et d'après sa propre
« connaissance du pays, il jugera sur quel
« point il devra débarquer, pour pouvoir se
« rendre par terre à Montevideo ou à Buenos-
« Ayres. Avant de débarquer, il s'entendra
a avec le capitaine sur le port où le navire
« devra le rejoindre. Il ne se déterminera à
« continuer son voyage sur le brick jusqu'à
132 LA MISSION.
« Buenos -Ayres, qu'après s'être assuré de
« n'avoir point à craindre d'être pris par les
« croiseurs anglais. Il paraît préférable que
a le Consolateur attende son retour à Monte-
« video.
« M. de Sassenay remettra au général de
« Liniers les dépêches dont il est chargé. Il
« sait ce qu'il aura à lui dire de l'état actuel
« de l'Espagne, de la France et de l'Europe.
« Il lui répétera ce qu'il a vu et entendu à
« Bayonne. Il ne pourra que se faire l'écho
« du langage que tiennent actuellement les
a Espagnols, qui se félicitent d'un changement
« de dynastie accompli d'une manière si paci-
« fique, qui promet à leur patrie le remède
« aux maux dont elle souffrait depuis si long-
ue tertips, et qui leur donne l'espoir de voir
« renaître son ancienne gloire et son ancienne
•« prospérité. Il annoncera qu'une assemblée
« a été convoquée à Bayonne pour s'occuper
« de la régénération du pays, et il dira quelles
espérances cette convocation fait naître
LA MISSION. 133
a dans toute l'Espagne, dont les villes et les
a bourgs appellent de tous leurs vœux le
« souverain qui leur a été promis, Joseph
« Napoléon, roi de Naples et de Sicile. M. de
« Sassenay fera connaître à l'Amérique quelle
a gloire environne la France et quelle influence
« le puissant génie qui la gouverne exerce
a sur l'Europe à laquelle il dicte ses lois. Il
« recueillera tous les renseignements qu'il
« pourra obtenir sur l'état de l'Amérique
« espagnole et en particulier de la vice-
« royauté de Buenos- Ayres. Il observera,
« avec une attention spéciale, l'effet produit
« sur les autorités par la nouvelle de l'heu-
<* reux changement accompli en Espagne. Si
« la chose lui est possible, il réunira des ren-
« seignements de même nature sur le Pérou
« et le Chili. Néanmoins, l'importance des
a nouvelles qu'il aura à rapporter en Europe
« pourra l'amener à hâter son retour . Ce sera à
« lui à fixer le moment de son départ. Ilsechar-
« géra des dépêches du général de Liniers et
8
134 LA MISSION.
« reviendra en France avec le Consolateur { 1 ) . »
Bien que le brick fût un assez bon marcheur,
le voyage dura soixante-dix jours. Après avoir
eu à lutter contre des vents contraires dans le
golfe de Gascogne, il rencontra, par neuf
degrés de latitude nord, des vents du sud qui
l'obligèrent à louvoyer pendant deux ou trois
semaines. La vie à bord d'un voilier au com-
mencement du siècle ne ressemblait guère à
celle qu'on mène aujourd'hui sur les magni-
fiques paquebots qui font le service entre
l'Europe et l'Amérique. Il y avait absence
complète de confort. La nourriture était
exécrable. Les conserves étaient d'invention
récente, et leur adoption dans la marine de
guerre datait de 1804. On en était réduit les
trois quarts du temps au biscuit, aux légumes
secs et à la viande salée, qui, à la longue,
(1) Cette instruction signée par M. de Ghampagny est
datée du 29 mai 1808. Le texte que je donne est la traduc-
tion de la traduction espagnole qui m'a été communiquée
par M. le général Mitre. La minute originale n'a pu être re-
trouvée aux Affaires étrangères.
LA MISSION. 135
donne le scorbut. De plus, on n'avait que de
l'eau conservée dans des tonneaux, où elle
pourrissait et prenait un goût nauséabond que
rien ne pouvait corriger. Si Ton ajoute à ces
privations la crainte continuelle de rencon-
trer un croiseur anglais auquel le petit bâti-
ment eût été hors d'état de résister, on com-
prendra que la traversée n'eut rien d'agréable
pour Sassenay. Elle finit, du reste, comme elle
avait commencé. Le navire eut la malchance
de tomber, en arrivant dans les parages du
Rio de la Plata, dans un épouvantable pam-
pero. On appelle ainsi des vents terribles qui,
après avoir balayé la pampa où rien ne leur
fait obstacle, se déchaînent, avec une extrême
violence, sur l'Atlantique. Le Consolateur fut
rejeté à 600 milles au large. Lorsque la tem-
pête eut cessé, il se rapprocha de la côte et
essaya de gagner Montevideo. Des vents con-
traires l'ayant arrêté cinq jours de suite, Sas-
senay fit mettre le cap sur Maldonado, petit
port fortifié situé à l'entrée du Rio de la Plata,
136 LA MISSION.
où Ton jeta l'ancre le 9 août, à huit heures et
demie du matin.
Une heure plus tard, l'envoyé français dé-
barquait, n'emportant que la valise qui conte-
nait ses dépêches et un léger portemanteau.
Connaissant le pays, il savait qu'il serait obligé
de voyager à cheval. Il laissait à bord tous ses
bagages, qu'il ne devait plus revoir. Avant de
quitter le navire, il avait donné au comman-
dant, en vertu de ses instructions, l'ordre de
se rendre à Montevideo et de l'y attendre.
Cet ordre, le lieutenant Dauriac ne parvint
pas à l'exécuter. En quittant Maldonado, il fut
poursuivi par deux vaisseaux anglais de 80 et
de 74 canons. Le Consolateur n'était pas de
taille a lutter contre de pareils adversaires.
Un calme qui survint l'empêcha de fuir, et son
commandant n'eut d'autre ressource, pour
échapper à l'ennemi, que de le faire échouer.
Les Anglais détachèrent aussitôt huit grandes
péniches remplies de soldats et de marins.
Les Français, trop peu nombreux pour résister.
LA MISSION. 131
durent se jeter à la mer et gagner le rivage à
la nage. Les ennemis abordèrent l'épave et la
pillèrent. Tout ce qu'il y avait à bord de vivres,
de liquides et d'effets fut emporté par eux. Ils
négligèrent toutefois les armes. Ce fâcheux
événement eut lieu le 10, dans la matinée.
La nouvelle en fut portée rapidement à Bue-
nos-Ayres, car Sassenay l'apprit avant son
entrevue avec le vice-roi.
Le marquis fut bien accueilli par l'officier
qui commandait à Maldonado, et il obtint
sans difficulté un pilote pour son navire, et
pour lui-même des chevaux et une escorte.
Il partit sans perdre de temps et franchit rapi-
dement les trente lieues qui séparent Maldo-
nado de Montevideo, où il arriva le lendemain.
Il se présenta immédiatement chez le gouver-
neur de cette importante forteresse. Ce gou-
verneur n'était autre que don Xavier Elio, dont
j'ai raconté les insuccès militaires à la Colonie
et à Buenos- Ayres en 1807, insuccès qui ne
l'avaient point empêché d'être promu général,
8.
138 LA MISSION.
grâce à Liniers. Elio reçut l'envoyé français
avec assez d'égards; mais après avoir écouté
le récit des événements de Bayonne, il ne lui
dissimula pas combien il en était affligé. Mon-
tevideo se préparait à prêter serment de 6dé-
lité à Ferdinand VII et à fêter son avènement
au trône. Sassenay engagea le gouverneur à
trouver moyen de suspendre cette cérémonie
jusqu'au moment où il connaîtrait les résolu-
tions du gouvernement de Buenos-Ayres au
sujet des dépêches qu'il apportait. Il lui dit
que, sans en connaître le contenu, il supposait
qu'elles devaient porter des ordres relatifs
aux événements de Bayonne, et, par consé-
quent, rendre inutile le serment qu'on allait
prêter. Elio répondit qu'il n'était pas le maître
d'ajourner la prestation du serment, et que
s'il prenait une pareille détermination, il pour-
rait en résulter une fermentation dangereuse
dans la population. Il donna en même temps
à entendre à l'envoyé français qu'il ferait
mieux de ne pas continuer sa route jusqu'à
LÀ MISSION. 139
Buenos-Ayres, où, d'après lui, Liniers, qui
n'était environné que de troupes de gens du
pays, avait peu d'influence et ne pourrait pas
le protéger dans le cas où les nouvelles qu'il
apportait provoqueraient un soulèvement.
Cette réponse peu encourageante n'arrêta pas
Sassenay. Il répliqua au gouverneur qu'il
avait l'ordre de remettre ses dépêches au vice-
roi, qu'il ne pouvait pas s'en dispenser, et qu'il
le priait de lui donner les moyens de se trans-
porter à Buenos-Ayres. Elio y consentit, en le
faisant accompagner par un de ses officiers,
don Xavier de Igarzabal, capitaine au régi-
ment d'infanterie du Rio de la Plata.
Le 11 août, Sassenay et son guide quit-
tèrent Montevideo dans la matinée. En deux
étapes, ils parcoururent les 44 lieues qui
séparent cette ville de la Colonie, où ils arri-
vèrent le lendemain soir.
Si vite que Sassenay eût voyagé, il avait été
devancé par les messagers que le commandant
de Maldonado et le gouverneur de Montevideo
140 LA MISSION.
avaient successivement envoyés à Liniers. Les
gauchos sont, on le sait, de merveilleux cava-
liers, et, grâce à eux, le vice-roi connut l'arri-
vée du marquis assez à temps pour envoyer
au-devant de lui à la Colonie son fils aîné
monté sur la canonnière la Belen qu'il com-
mandait. Don Louis de Liniers prit à son
bord les deux voyageurs, traversa le Rio pen-
dant la nuit et les débarqua à Buenos-Ayres le
13 août au matin.
Si Sassenay avait compté sur une réception
chaleureuse de la part de son ami, il dut être
singulièrement désappointé. En arrivant à la
forteresse, dans l'enceinte de laquelle se trou-
vait l'habitation du vice-roi, le jeune Liniers
disparut pendant qu'on introduisait le mar-
quis et son compagnon dans la grande salle
de réception, où on les laissa se morfondre
pendant deux longues heures.
L'arrivée d'un envoyé de l'empereur des
Français avait, dès le premier moment, donné
l'éveil au vice-roi. Lorsqu'il eut appris, soit
LA MISSION. 141
par un rapport d'Elio, soit par les conversa-
tions que son fils avait pu avoir avec Sassënay
pendant la traversée du Rio de la Plata, les
graves événements qui venaient de s'accom-
plir à Bayonne, il fut jeté dans une cruelle
perplexité. Il avait jusque-là, ceci est hors de
doute, ressenti et professé une vive admira-
tion pour le grand capitaine qui régnait sur la
France. Il est bien difficile de ne pas admettre,
comme le dit le général Mitre, que sa première
impulsion fut d'applaudir à une révolution
qui, en substituant une dynastie nouvelle à
une famille bien dégénérée et en réunissant
sa patrie d'adoption à sa véritable patrie,
ouvrait un champ plus vaste à son ambition
et lui permettait d'entrevoir les plus brillantes
destinées. Toutefois, à la réflexion, il lui
fallut reconnaître que le caractère odieux du
guet-apens dans lequel l'Empereur avait fait
tomber Ferdinand VII, allait soulever les
colères de tous dans la Colonie, aussi bien
des créoles que des Espagnols, et que son
112 LA MISSION.
influence serait absolument impuissante à
faire reconnaître l'usurpateur que Napoléon
voulait imposer à la mère patrie. Il ne put pas
se dissimuler non plus que sa nationalité allait
forcément le rendre suspect à une population
ombrageuse. Aussi se résolut-il à agir avec
une extrême prudence et à ne risquer aucun
acte qui pût être interprété contre lui. En
conséquence, il convoqua immédiatement les
principaux membres de l'audiencia et du
cabildo, et ce fut en leur présence qu'il reçut
l'envoyé français.
Lorsque, après une longue attente, Sassenay
fut enfin introduit dans la salle où se trou-
vaient réunis le vice-roi et ses conseillers, il
voulut se jeter dans les bras de son ami. Li-
niers se recula, et lui adressant la parole en
espagnol, lui déclara d'un ton froid et sec
qu'il ne voyait en lui qu'un envoyé de l'Em-
pereur, et qu'il le priait de faire connaître au
conseil quel était le but de son voyage. Le
marquis, un moment déconcerté par un accueil
LA MISSION. 143
auquel il était loin de s'attendre, reprit son
assurance et répondit également en espagnol
qu'il avait été chargé par son souverain d'ap-
porter au vice-roi et aux autorités coloniales
des dépêches importantes^. Ce disant, il remit
aux mains de Liniers la valise qui les conte-
nait. Celui-ci, après la lui avoir fait ouvrir, lui
donna l'ordre de se retirer et le fit reconduire
dans la salle de réception où il avait passé la
matinée et où il lui fallut attendre de nouveau
pendant un assez long espace de temps.
Après la sortie de l'envoyé, Liniers donna
lecture à ses conseillers des documents que
renfermait la valise. Il y en avait de toutes
sortes. Et d'abord, deux actes de la plus haute
importance : en premier lieu, la renonciation
de Ferdinand VII en faveur de son père, à la
suite de la protestation que celui-ci avait for-
mulée contre son abdication, et, en second
lieu, la renonciation à la couronne d'Espagne,
de Charles IV, du même Ferdinand VII et des
autres infants, en faveur de Napoléon. Ces deux
144 LA MISSION.
actes étaient accompagnés de dépêches de
M. de Champagny par lesquelles il faisait
savoir que l'Empereur allait transférer les
droits qui venaient de lui être cédés à son
frère Joseph, et qu'il avait convoqué les Cortès
pour Je 15 juin, à Bayonne, a l'effet de faire
ratifier ces changements par la nation espa-
gnole, dans la plénitude de son indépendance
et de son intégrité. Ces dépêches, dont l'expé-
dition s'était faite avec tant de hâte que quel-
ques-unes n'étaient pas signées, étaient, au
dire d'un historien, rédigées avec beaucoup
d'art. Promesses et menaces y avaient été
habilement mêlées pour gagner à la cause de
Joseph ceux auxquels elles étaient adressées.
A ces actes et à ces dépêches étaient jointes
des lettres confidentielles des ministres espa-
gnols O'farrill et Asanza, adressées aux vice-
rois d'Amérique et des Philippines, leur enjoi-
gnant de faire reconnaître le nouveau roi, et
enfin un décret du Conseil de Castille, par
lequel, en conséquence de la déclaration de
LA MISSION. 145
nullité de l'abdication de Charles IV et de la
prière adressée par le fils au père de reprendre
en main les rênes de l'État, ce que celui-ci
avait fait, le Conseil donnait contre-ordre aux
vice-rois et gouverneurs des colonies au sujet
de la prestation de serment que lui-même
avait précédemment ordonnée.
La lecture de ces documents et de ces
dépêches provoqua tout d'abord dans le Con-
seil une explosion de colère contre Napoléon
et des protestations de dévouement pour Fer-
dinand VII. Dans la longue discussion qui sui-
vit, plusieurs membres proposèrent de prendre
des mesures violentes contre l'envoyé fran-
çais et de s'assurer de sa personne. Grâce à
Liniers, dont la manière de voir finit par pré-
valoir, on s'arrêta à une résolution plus modé-
rée. Sassenay fut rappelé, et le vice-roi lui
déclara que la Colonie ne voulait absolument
pas d'autre roi que Ferdinand VII, et qu'on
allait le renvoyer immédiatement à Monte-
video, où on lui ferait parvenir la réponse aux
9
146 LA MISSION.
dépêches de l'Empereur et où on procure-
rait, à lui et à l'équipage du Consolateur , les
moyens de regagner l'Europe. Liniers lui fit
en outre donner sa parole d'honneur de gar-
der le secret le plus absolu au sujet des nou-
velles qu'il avait apportées, en le menaçant,
s'il y manquait, de prendre contre lui des
mesures de rigueur. Après lui avoir donné
connaissance des décisions du Conseil, le vice-
roi le fit conduire dans une pièce de la rési-
dence, où on le laissa seul livré à ses réflexions.
À l'heure du dîner, Liniers le fit pourtant
convier à prendre place à sa table. Il y trouva,
outre la famille du vice-roi, quelques invités,
probablement des membres de l'audiencia ou
du cabildo. Après le repas, on l'enferma de
nouveau. On lui avait annoncé qu'il reparti-
rait dans la soirée. Le temps étant devenu
très mauvais, son départ dut être remis au
lendemain, et il passa la nuit dans la forteresse .
Ce fut au cours de cette nuit, dans le moment
où il avait renoncé à tout espoir de s'entrete-
LA MISSION. 147
nir avec Liniers, qu'il le vit tout à coup entrer
dans la chambre où on l'avait enfermé.
Je laisse ici la parole à l'envoyé français,
dont je copie textuellement le rapport :
« Avant de m'embarquer, j'eus cependant
a l'occasion de voir en particulier M. de Li-
« niers. Il s'excusa, je crois sincèrement, sur
« la manière dont il m'avait reçu, me disant
u que sa position l'exigeait, qu'il n'avait point
a de troupes réglées, que son autorité ne con-
te sistait que dans l'opinion, et que tout l'atta-
tt chement qu'on avait pour lui tomberait du
« moment qu'il s'écarterait de ce qui semblait
a le vœu général. Ce qui me convainquit
« encore plus de cette assertion fut la dépen-
« dance dans laquelle je vis qu'il était du
« cabildo ou corps municipal pour avoir de
tt l'argent, pour payer ses troupes. Il m'as-
« sura qu'il ne demandait pas mieux que de
« voir changer un gouvernement qui n'avait
a pas été reconnaissant envers lui pour les
a services qu'il avait rendus, puisqu'on l'a-
148 LA MISSION.
« vait laissé vice-roi par intérim au lieu de lui
« en confirmer la propriété, mais qu'il fallait
« agir avec prudence et attendre que les cir-
« constances lui permissent de se prononcer,
« que jusque-là il temporiserait; qu'il me pro-
« curerait les moyens de m'en retourner im-
« médiatement, afin de rendre compte de la
« situation et de faire en sorte qu'on lui en-
ci voyât quelques secours d'hommes et d'ar-
« gent, et qu'alors il pourrait réussir dans ce
« qu'il désirait; que son intérêt et la haute es-
u time qu'il avait de l'Empereur l'attachaient
« davantage à la nouvelle dynastie, avec
« laquelle son sort serait fixé, au lieu de l'état
a d'incertitude dans lequel il vivait. »
Le langage tenu par Liniers à l'envoyé
français semble, au premier abord, être en
contradiction avec le dévouement qu'il mon-
tra plus tard pour la cause de Ferdinand VII.
La contradiction n'est pourtant qu'apparente.
Profondément attaché à son pays d'adop-
tion, alors qu'il n'avait ni ne pouvait avoir un
LA MISSION. 149
dévouement bien profond pour les descen-
dants dégénérés de Philippe V, le libérateur
de Buenos-Ayres était préoccupé, avant tout,
de maintenir l'intégrité de la monarchie espa-
gnole et d'empêcher les colonies de se séparer
de la mère patrie, quel que fût d'ailleurs le
souverain qui régnât à Madrid. C'est sous
l'empire de cette idée dominante qu'il agit en
août 1808, et que nous le verrons deux ans
plus tard faire le sacrifice de sa fortune et de
sa vie pour maintenir la colonie sous le sceptre
de Ferdinand VII.
À l'heure où Sassenay apporta la nouvelle
de l'abdication de Charles IV et de son fils,
il crut fermement, comme la plupart de ses
contemporains au début de la guerre de l'In-
dépendance, que Napoléon triompherait faci-
lement des résistances de l'Espagne, et que son
frère serait, à courte échéance, le maître incon-
testé de la péninsule Ibérique. Dès lors, il
n'y avait, pour empêcher la scission qu'il
redoutait, qu'à faire reconnaître par la Colo-
150 LA MISSION.
nie le roi qui allait occuper le trône de
Charles-Quint, et c'est ce qu'il se montra dis-
posé à faire si on lui en fournissait les moyens,
et cela, d'autant plus volontiers, que ses sym-
pathies et son intérêt l'attiraient vers le frère
de l'Empereur.
Liniers et Sassenay passèrent à s'entretenir
ensemble toute la nuit du 13 au 14 août. Le
vice-roi ne savait que ce que contenaient les
dépêches. Il avait beaucoup à apprendre;
aussi interrogea-t-il longuement son ancien
ami sur les événements de Bayonne et d'Es-
pagne. En le quittant pour ne plus le revoir,
il lui réitéra la promesse de lui fournir les
moyens de regagner promptement l'Europe, et
il lui annonça qu'il lui ferait parvenir avant
son départ de Buenos-Ayres, comme il le fit
en effet, une lettre pour son agent à Monte-
video, don Manuel Ortega, qui lui remettrait
l'argent dont il aurait besoin, tant pour son
équipement que pour son voyage. Il ne s'en
tint pas là, et, sans se départir du rôle qu'il
LA MISSION. 151
s'était imposé, il écrivit à Elio, en lui recom-
mandant de bien traiter Y envoyé français (il
ne le désigna jamais par son nom), et de le
faire partir le plus tôt possible pour l'Europe.
Le 14 au matin, Sassenay fut embarqué
sur la Belen. Le gros temps durait toujours et
rendait la traversée difficile. Le marquis passa
la journée à bord de la canonnière, en com-
pagnie de don Louis de Liniers et de ses offi-
ciers, et dîna avec eux. Pendant le repas, il fut
rejoint par le capitaine Igarzabal, à qui le vice-
roi avait donné ses instructions. Dans la soi-
rée, on transborda l'envoyé et son gardien sur
une autre canonnière, qui ne put pas partir
non plus. Enfin, le 16, Sassenay ayant écrit au
vice-roi pour lui demander de lui fournir un
bâtiment plus capable de faire la traversée
par une grosse mer, on le fit passer sur une
felouque qui leva l'ancre à trois heures du
soir et le débarqua à la Colonie le 17 au
matin. Moins pressé au retour qu'à l'aller, il
mit près de trois jours pour regagner Monte-
rtta
152 LA MISSION.
video, où il n'arriva que le 19, à une heure de
l'après-midi.
Quelques heures auparavant, une goélette
venue en cinquante jours de Cadix avait jeté
l'ancre dans le port. Elle amenait un délégué
de la Junte centrale de Séville, le général
don Manuel de Goyenèche, porteur de nou-
velles qui allaient permettre à Elio de don-
ner un libre cours à la haine qu'il nourrissait
en secret contre les Français, contre Napo-
léon et contre Liniers.
Goyenèche venait annoncer aux autorités
coloniales que la guerre était déclarée entre
l'Espagne et la France, et que tous ceux de
nos compatriotes qui se trouvaient soit en
résidence, soit de passage dans les villes de la
Péninsule, avaient été impitoyablement mas-
sacrés par les populations en délire. Il appor-
tait l'ordre d'emprisonner tous les Français
domiciliés dans l'Amérique espagnole.
Bien que ces nouvelles n'eussent pas tardé
à se répandre dans Montevideo, et que les
LA MISSION. 153
habitants surexcités eussent déjà commencé à
insulter les Français qui s'y trouvaient, Sasse-
nay ne les apprit que par Elio. Dès son arri-
vée, il s'était rendu chez le gouverneur. Celui-
ci lui fit un accueil tel qu'il étonna Igarzabal,
pourtant habitué aux façons de son chef. Le
général espagnol déclara brutalement au mar-
quis que lui, les officiers et l'équipage du
Consolateur étaient ses prisonniers; puis il lui
fit part de la déclaration de guerre et du mas-
sacre de ses compatriotes en Espagne, en ajou-
tant que tous ceux qui servaient le tyran
méritaient le même sort. Il le remit ensuite
à la garde d'un de ses officiers, en donnant
l'ordre de le conduire dans une boulangerie
située en dehors de la ville, où était déjà
enfermé le commandant du Consolateur.
Cet officier était arrivé depuis peu d'heures
à Montevideo. A Maldonado, il avait trouvé
le meilleur accueil. Le commandant lui avait
fourni des hommes pour concourir au sau-
vetage des armes que les Anglais n'avaient
9.
154 LA MISSION.
point pillées. Sur 600 fusils, 400 purent être
retrouvés, à la grande satisfaction du chef
espagnol qui se les était appropriés. Le 18,
sur l'invitation du général Elio, qui leur avait
envoyé un de ses aides de camp, les Fran-
çais étaient partis pour Montevideo dans des
charrettes fournies par le commandant. Ils
n'y arrivèrent que le 20, mais Dauriac les y
avaient précédés de vingt-quatre heures. On
l'avait installé en dehors de la ville, au village
de l'Aguada, où, à son grand étonnement, on
le fit garder par douze soldats. Tout surpris de
cet accueil si différent de celui qu'il avait reçu
jusqu'alors, il se demandait ce qui avait pu
provoquer un pareil changement, lorsque Sas-
senay arriva pour le lui expliquer et lui an-
noncer qu'il était, comme lui, prisonnier de
guerre. Le marquis ne resta pas longtemps
avec son compagnon d'infortune. Sur l'ordre
du gouverneur, il fut, dans la journée même,
conduit à la citadelle, enfermé dans un cachot,
dépouillé de tous ses papiers et mis au secret.
LA MISSION. 155
Ainsi commença pour lui une longue et cruelle
captivité. Elio tenait sa victime, et, ne pouvant
atteindre Liniers, il allait assouvir sur elle tout
ce qu'il avait au cœur de haine contre son glo-
rieux et vaillant chef.
CHAPITRE VI
LES SUITES DE LA MISSION ET LA CHUTE DE LINIERS
(1808-1809)
Situation difficile créée au vice-roi par la mission de Sassenay.
— Mécontentement à Buenos-Ayres. — Révolte de Mon-
tevideo. — Intrigues du parti espagnol. — Soulèvement du
1 er janvier 1809. — Destitution de Liniers par la régence
de Cadix. — Sa retraite et son abnégation.
Quelques précautions qu'eût prises le vice-
roi pour cacher l'arrivée d'un envoyé de l'em-
pereur des Français, la nouvelle s'en était
pourtant répandue dans Buenos-Ayres. La
population s'était si bien habituée, depuis la
chute de Sobremonte, à intervenir dans tous
les actes du gouvernement, qu'il était, sinon
impossible, du moins fort difficile de ne pas
lui faire une communication officielle au sujet
de l'événement dont elle se préoccupait. Aussi
Liniers, après en avoir longuement délibéré
LES SUITES DE LA MISSION. 157
toute la journée du 14 avec les membres de
l'audiencia, lança-t-il, d'accord avec eux, sous
la date du 15 août, une proclamation qui, en
fournissant des armes à ses ennemis pour le
rendre suspect à la Junte centrale de Séville,
fut cause de sa ruine. Cette proclamation n'est
évidemment que la mise à exécution du sys-
tème de temporisation et de ménagements
qu'il avait exposé à Sassenay dans leur entre-
tien secret. S'il ne la rédigea pas lui-même,
comme on Ta prétendu, il en fut certainement
l'inspirateur, et elle porte sa signature. Son
authenticité, contestée par quelques auteurs,
ne saurait plus être mise en doute, aujourd'hui
que le général Mitre a retrouvé l'un des
exemplaires imprimés répandus à l'époque
dans le public.
Voici cette proclamation :
« Très fidèles habitants de Buenos- A yres,
a Depuis l'entrée du dernier vaisseau de
« Cadix, annonçant les événements accomplis
158 LES SUITES DE LA MISSION
« dans notre mère patrie , l'abdication de
a Charles IV, celle de son fils Ferdinand et la
« retraite de toute la famille royale en France,
« vous êtes, sans doute, impatients de fixer
« votre opinion sur un objet qui intéresse si
a vivement votre loyauté. Votre anxiété a dû
« redoubler encore en voyant arriver ici un
« agent français.
« D'après les dépêches qu'il a apportées,
« l'empereur des Français a reconnu l'indé-
« pendance de la monarchie espagnole et de
« ses possessions d'outre-mer, sans retenir ni
« demander la plus petite de ses provinces.
« Il maintient l'unité de notre religion, nos
« propriétés, nos lois et nos usages, qui garan-
ce tissent notre future prospérité; et, quoique le
ce sort de notre monarchie ne soit pas entière-
ci ment décidé, les Gortès ont été assemblées
« à Bayonne le 15 juin dernier. Elles sont
ci composées des députés des villes espagnoles
« et de citoyens de tout rang au nombre de
« cent cinquante. Sa Majesté Impériale et
H
ET LA CHUTE DE LIMIERS. 159
« Royale, après avoir applaudi a vos efforts et
a à votre courage, vous exhorte à maintenir
« votre tranquillité, à conserver vos bonnes
« dispositions, et vous promet tous les secours
« dont vous pourrez avoir besoin. Je n'ai pas
u hésité à répondre à Sa Majesté Impériale
a que cette ville se distinguera toujours par
« son attachement à son légitime souverain,
a et qu'elle recevra avec satisfaction toute
u espèce de secours consistant en armes,
« munitions et troupes espagnoles.
« Dans des temps si malheureux, rien ne
« saurait contribuer davantage à notre sécu-
u rite qu'une réunion franche et pure de
ce sentiments et d'opinions sur un point aussi
a intéressant que celui dont il s'agit. Imitons
« les exemples de nos ancêtres : ils évitèrent
« à ce pays les malheurs qui accablèrent l'Es-
« pagne dans la guerre de Succession, en
« obéissant au prince légitime qui fut placé
« sur le trône .
« Je communique mes intentions aux dif-
160 LES SUITES DE LA MISSION
a férents chefs des provinces du continent,
a pour que leurs efforts et leur unanime con-
te cours assurent la prospérité de cette ville,
« qui, par son énergie et sa bonne conduite,
« est devenue le boulevard de l'Amérique
« méridionale. Je vous répète encore qu'il
« n'y a pas de salut à espérer pour vous sans
« une union entière, sans une confiance sans
« bornes dans vos autorités constituées. De
« leur côté, uniquement occupées du bien
« public, elles verraient avec peine, mais
« réprimeraient avec fermeté tout excès et
« toute disposition contraire (1). »
Cette proclamation fui mal accueillie à
*
Buenos-Ayres. Elle y mécontenta tout le
monde, aussi bien les créoles que les Espa-
gnols. Les uns et les autres croyaient à la con-
(1) J'ai copié cette proclamation dans l'ouvrage de
M. Jules Richard, p. 33. Les passages importants qu'en
donne le général Mitre, p. 229, se retrouvent dans la tra-
duction de M. Jules Richard, sauf un où Liniers se plaint
des clameurs des oisifs qui, par de vaines conjectures, ont
mis en doute son dévouement bien connu.
ET LA CHUTE DE LINIERS. 161
quête de la Péninsule par Napoléon et son-
geaient, sous couleur de fidélité à Ferdi-
nand VII, à briser les liens qui unissaient la
Colonie à la mère patrie. Les premiers rêvaient
l'Amérique aux Américains; les seconds, de
faire de cette même Amérique une autre
Espagne, où ils continueraient à être la classe
dirigeante. L'idée d'attendre l'issue delà lutte
engagée en Europe et de se soumettre au
vainqueur ne souriait ni aux uns, qui voulaient
être indépendants, ni aux autres, qui ne vou-
laient à aucun prix de Joseph pour roi. Tou-
tefois, comme les créoles qui formaient la
majorité de la population de Buenos-Ayres
étaient sincèrement et passionnément attachés
au vice-roi, il n'en résulta pour le moment
que des clameurs. Elles l'avertirent qu'il avait
fait fausse route, et qu'il ne pouvait conserver
sa popularité qu'en prenant franchement le
parti du fils de Charles IV. C'est ce qu'il fit.
Son premier soin fut d'avancer au 2 1 la céré-
monie de la prestation du serment à Ferdi-
162 LES SUITES DE LA MISSION
nand VII, primitivement fixée au 31 août. Elle
eut lieu sous la présidence du général de
Goyenèche, arrivé tout exprès de Montevideo.
Le lendemain, le cabildo publia, sous l'inspi-
ration du fougueux alcade D. Martin Àlzaga,
qui était, comme je l'ai dit plus haut, le chef
reconnu du parti espagnol, un manifeste d'où
ressort clairement le but poursuivi par ce
parti : «Laissez à l'Europe, y est-il dit, le soin
« de recouvrer ses droits. Votre sort, à vous,
« est décidé, et rien ne pourra changer vos
« destinées. Vous n'obéirez jamais qu'au sou-
» verain à qui vous avez prêté serment. Nous
« n'aurons de relations qu'avec sa personne. »
Au point de vue espagnol, Àlzaga était dans
le faux, et Liniers avait raison. Le mouvement
séparatiste dont l'alcade prenait l'initiative
devait fatalement tourner au profit des créoles.
Sous la pression de l'opinion publique très
surexcitée, Liniers se crut malheureusement
obligé de donner des gages de sa fidélité à Fer-
dinand VII. Il fit, ou laissa publier le 26 août,
ET LA CHUTE DE LINIE11S. 163
un pamphlet anonyme dans lequel l'Empereur
fut fort maltraité. Il y était question de la mis-
sion de Sassenay , et il y était dit que Napoléon
avait eu Taudace de demander au vice-roi de
conserver la Colonie pour Joseph Bonaparte, en
le menaçant, s'il n'obéissait pas, de l'en rendre
responsable. Il ne s'en tint pas là, il lança
le 9 septembre une nouvelle proclamation
dans laquelle il traita l'Empereur de monstre
de vanité, de tyran ambitieux et de destructeur
de l'humanité. Ces expressions malheureuses,
que l'on regrette de trouver sous la plume du
vainqueur de Beresford et de Whitelocke, ne
devaient ni désarmer ses ennemis, ni les empê-
cher de poursuivre sa ruine.
A Montevideo, la proclamation du 15 août
fut le signal d'un révolution. Les Espagnols y
étaient en majorité. Liniers leur était suspect
à double titre, comme Français et comme chef
du parti créole. On peut juger de l'effet que
produisit sur eux la proclamation. Elle était
accompagnée d'une circulaire confidentielle
164 LES SUITES DE LA MISSION
adressée aux autorités subalternes et rédigée
en termes ambigus ; le nom de Ferdinand VII
n'y était pas prononcé non plus. Elio s'em-
pressa de la rendre publique, ainsi que sa
réponse, que voici : « Votre Excellence croit,
« disait-il, que pour prendre un parti il faut
« attendre l'issue des événements qui s'ac-
« complissent en Europe; je suis d'un tout
« autre avis. Je n'ai jamais douté des géné-
« reux et fidèles Espagnols, je les connais.
a J'ai fait avec eux la guerre à la France. C'est
« pour cela que j'ai confiance en eux. Mais
a si, par malheur, l'Espagne ou quelqu'une
« de ses provinces était d'un avis opposé au
« mien, je déclarerais la guerre à l'Espagne
« elle-même, comme à toute province ou à
u tout individu qui n'engagerait pas une lutte
a à mort contre le monstre inique qui a violé
« toutes les lois humaines. Tels sont les sen-
« timents des habitants de Montevideo que je
« suis chargé d'exprimer à Votre Excellence. »
C'était une véritable déclaration de guerre.
ET LA CHUTE DE LINIERS. 165
Le vice-roi y répondit en appelant Elio à
Buenos-Ayres pour rendre compte de sa con-
duite. Celui-ci refusa d'obéir. Un pareil acte
d'insubordination aurait dû être immédiate-
ment réprimé avec vigueur. Il est à croire que
si Liniers s'était présenté en personne devant
Montevideo avec les corps créoles sur les-
quels il pouvait compter, les troupes que com-
mandait Elio n'auraient pas osé lui résister.
Malheureusement, à partir de cette époque
jusqu'au moment où il remit le pouvoir aux
mains de son successeur, Liniers, si vaillant
devant l'ennemi, perdit toute son énergie au
milieu de ces discordes civiles. Au lieu d'agir
par lui-même et de compter sur son prestige
qui était toujours très grand, il se contenta de
destituer Elio et de lui nommer un succes-
seur. Ce successeur, le capitaine de frégate
don Juan Angel Michelena, était un hâbleur
plus fort en paroles qu'en actions. Il partit
sans troupes, n'ayant pour réussir que des
lettres adressées par Liniers aux chefs de
166 LES SUITES DE LA MISSION
corps. Il arriva le 20 septembre dans les en-
viron de Montevideo. Au lieu d'entrer hardi-
ment dans la place et d'y produire sa commis-
sion, il fit porter secrètement les lettres du
vice-roi aux destinataires. Ceux-ci lui répon-
dirent en s'excusant de ne pas pouvoir le
reconnaître pour gouverneur. Sur le tard, il
entra dans la ville et se rendit à la forteresse.
Elio, prévenu de son arrivée, l'attendait de
pied ferme. Dès les premiers mots, une vio-
lente discussion s'engagea entre ces deux
hommes. Emporté par la colère, Michelena
saisit un pistolet et ajusta Elio. Celui-ci bon-
dit sur lui, lui arracha l'arme des mains et le
cribla de coups de poing. Michelena riposta
de son mieux ; mais le combat ne tourna pas à
son avantage, et il se vit obligé de quitter la
forteresse, tout meurtri des horions qu'il avait
reçus de son vigoureux adversaire.
Le bruit de cette scène ne tarda pas à se
répandre dans la ville. Sur les dix heures du
soir, une foule nombreuse envahit la cour de
ET LA CHUTE DE LINIERS. 167
la forteresse, en vociférant qu'elle ne voulait
pas d'autre chef qu'Elio. Le gouverneur sortit
de chez lui pour remercier les manifestants.
« J'ignore pourquoi ils m'appellent à la capi-
« taie, leur dit-il ; je déclare que si j'ai fait une
« faute, je veux qu'ils prennent ma tête ici,
« je me refuse à aller à Buenos-Ayres. » Ces
paroles furent couvertes d'applaudissements;
les cris de : Vive Elio! Mort au traître! mort à
Michelena! mort à ceux de Buenos-Ayres ! écla-
tèrent avec frénésie. La foule porta le gouver-
neur en triomphe tout autour de la cour. Il
finit pourtant par se débarrasser d'elle, en lui
promettant de convoquer une assemblée de
notables, et la décida à regagner la ville. Elle
partit précédée de la musique du régiment
de Rio de la Plata, et, toujours hurlant et
vociférant, alla devant la maison où Miche-
lena était logé, pousser des cris de mort contre
lui. L'agent de Liniers prit peur. Pour se
débarrasser de lui, ses hôtes l'engagèrent à
fuir. Ils le menèrent secrètement au môle, où
168 LES SUITES DE LA MISSION
il trouva une barque qui le conduisit au vil-
lage de l'Aguada, d'où il regagna Buenos-
Ayres comme mieux il put.
Le lendemain, Elio convoqua rassemblée
des notables. Celle-ci, imitant l'exemple des
villes de la Péninsule, nomma une Junte uni-
quement composée d'Espagnols, dont le géné-
ral eut la présidence. Pendant son court
séjour à Montevideo, Goyenèche, emporté lui
aussi par sa haine contre les envahisseurs de
sa patrie, s'était laissé aller à dire au gouver-
neur qu'il y avait incompatibilité entre la
nationalité de Liniers et les hautes fonctions
dont il était revêtu. Ces paroles du délégué
devinrent le mot d'ordre de la Junte, qui tra-
vailla sans relâche au renversement du vice-
roi et se prépara à envoyer un agent en
Espagne pour obtenir de la Junte de Séville la
destitution de l'homme qu'elle haïssait. Pour
forger les armes dont il avait besoin pour
perdre Liniers auprès du gouvernement cen-
tral, Elio fit commencer une instruction contre
ET LA CHUTE DE LINIERS. 169
Sassenay. Le pauvre homme, que son impla-
cable geôlier avait soumis au régime le plus
rigoureux, subit le 3 octobre un long interro-
gatoire. Les ennemis de Liniers n'en purent
tirer aucune arme contre lui. Sassenay raconta
qu'il avait été fort mal reçu par le vice-roi, et,
tout en avouant qu'il l'avait revu un instant
seul dans la soirée du 13, déclara qu'ils avaient
uniquement causé ensemble de la délivrance
de Buenos-Ayres. L'officier chargé de l'in-
struction, D. Diego Ponce de Léon, interrogea
tour à tour Igarzabal, le compagnon de route
de Sassenay, D. Manuel Ortega, le correspon-
dant de Liniers, chargé de remettre à l'envoyé
l'argent nécessaire à son voyage de retour, et
bien d'autres encore. Mais de tous ces inter-
rogatoires il ne ressortit rien qui pût fournir
à Elio des armes .nouvelles contre son rival
détesté.
La révolte de Montevideo contre son auto-
rité avait fort irrité Liniers. Au lieu de la
réprimer par les armes, comme il aurait dû le
10
170 LES SUITES DE LA MISSION
faire sans consulter personne, il soumit la
question à Taudiencia. Cette assemblée de
doctes légistes se refusa à sanctionner des
mesures violentes et se mit à échanger des
mémoires avec les rebelles. Ceux-ci ne se
soumirent naturellement pas, mais, encou-
ragés par cette faiblesse, ils poussèrent le parti
espagnol de Buenos-Ayres à renverser Liniers
par la violence. Don Martin Àlzaga se mit,
cela va sans dire , à la tête de la conspiration
qui éclata le 1 er janvier 1809.
Ce jour était celui fixé pour les élections
municipales. Au son de la cloche qui convo-
quait la population pour lui en faire connaître
les résultats, la plaza Mayor fut envahie par
les tercios espagnols, des Galiciens, des Bis-
cayens et des Catalans, qui vinrent se ranger
en armes devant l'hôtel de ville, en criant :
Une Junte comme en Espagne! A bas le Français
Liniers! La chose était arrangée dès le matin.
Le cabildo présidé par D. Martin Alzaga
venait de rendre compte des élections au vice-
ET LA CHUTE DE LINIERS. 171
roi. Au sortir de la forteresse, l'alcade et ses
collègues joignirent leurs cris à ceux des ma-
nifestants et mirent aux voix la nomination
d'une Junte et la destitution de Liniers. Ces
deux motions furent naturellement votées
d'enthousiasme.
Le vice-roi savait que le régiment des patri-
cios était depuis six heures du matin réuni en
armes dans ses quartiers. Ce régiment était
commandé par un officier d'une grande éner-
gie, D. Cornelio Saavedra, qui avait pris une
part des plus brillantes à la défense de Buenos-
Ayres en 1807. Liniers lui envoya Tordre de
venir occuper la forteresse. Saavedra accourut
rapidement, pénétra à la sourdine dans la
place par la poterne du rivage et vint ranger
ses hommes sur les remparts.
Ce déploiement de forces et l'attitude résolue
des patricios intimidèrent les rebelles . L'é vêque
Lue, qui était au nombre des conspirateurs,
s'offrit à négocier la paix et se présenta à la
forteresse. Un dialogue des plus vifs s'en-
172 LES SUITES DE LA MISSION
gagea entre lui et Saavedra en présence de
Liniers. L'évêque demanda au commandant
de se retirer pour éviter l'effusion du sang ;
celui-ci répliqua en réclamant l'évacuation
de la place par les rebelles et en déclarant
que le vice-roi ne serait pas déposé. Liniers,
qui se voyait avec peine en butte à la haine
du parti espagnol, finit par subir l'influence de
l'évêque. Saavedra impatienté déclara qu'il se
retirerait si le vice-roi le lui ordonnait, mais
qu'il rentrerait dans ses quartiers en traver-
sant la plaza Mayor, et qu'il resterait sous les
armes tant que les corps espagnols ne se
seraient pas retirés. Ainsi fut fait. Les patri-
cios défilèrent en colonne sur la place et rega-
gnèrent leur caserne, où ils furent bientôt
rejoints par les bataillons des arribenos, des
nègres et mulâtres, des Ândalous, par l'artil-
lerie et par des escadrons indigènes de hus-
sards et de carabiniers. Ces troupes formaient
une véritable armée, à laquelle les tercios espa-
gnols n'étaient pas en état de résister.
ET LA CHUTE DE LINIERS. 173
Lorsque les patricios eurent évacué la for-
teresse, une députation du cabildo se rendit
auprès de Liniers. La foule qui remplissait
la place poussait toujours les mêmes cris.
Elle demandait la nomination d'une Junte et
la déposition de Liniers. Celui-ci consentit
à la réunion d'une assemblée de notables,
qui, sous la pression des menaces du dehors,
l'engagea à l'unanimité à se démettre du pou-
voir. Il y consentit, et l'on se mit à dresser
l'acte qu'il devait signer.
Les conspirateurs espagnols avaient compté
sans Saavedra. Informé de ce qui se passait
à la forteresse, il en fit part aux troupes ran-
gées sous ses ordres et les porta sur la plaza
Mayor. La nouvelle de cette contremarche
des forces indigènes parvint vite au palais.
Liniers chargea aussitôt un de ses officiers
de porter à Saavedra l'ordre de rétrograder.
Cet officier était créole. Au lieu d'exécuter
sa commission, il dit au commandant des
patricios que le vice - roi était entouré
10.
174 LES SUITES DE LA MISSION
d'hommes qui voulaient la destruction de son
régiment, et que, comme fils du pays, il l'en-
gageait à désobéir. Saavedra ne se le fit pas
dire deux fois ; il déboucha sur la place fusils
chargés et mèches allumées, et rangea ses
troupes devant la vieille arcade mauresque,
en pointant ses huit pièces de canon contre
le palais municipal. Après avoir pris ses dis-
positions et laissé le commandement au major
don Juan -José Viamont, il pénétra inopi-
nément à la tête de tous les chefs de corps
dans la salle où Ton délibérait. Son entrée
jeta le désarroi parmi les conspirateurs.
L'évêque fut le premier à recouvrer la pa-
role, et s'approchant de Saavedra, il lui dit :
a Grâce à Dieu, tout est fini. Son Excellence
« aime beaucoup le peuple et ne veut pas
a qu'à cause d'elle on verse du sang. Elle
« s'est décidée à donner sa démission. — Et
« qui est-ce qui a autorisé Son Excellence à
« renoncer à un mandat qu'elle détient légi-
«» timement? — Commandant, murmura
ET LA CHUTE DE LIMIERS. 175
« l'évêque d'un ton suppliant, vous n'allez
« pas faire répandre du sang ! — Ni moi ni
« mes compagnons ne sommes cause de cette
« révolution, reprit le commandant des pa-
« tricios» J'ai dit et je répète : Aucune raison
a ne peut autoriser une pareille violence.
« — Mais c'est le peuple qui l'exige ! s'écria
« l'évêque. — Allons donc! riposta Saa-
« vedra, c'est faux, absolument faux. Que
« M. de Liniers vienne avec nous, qu'il se
« présente au peuple; et si celui-ci dit qu'il
« ne veut pas qu'il conserve son mandat,
« moi et mes compagnons, nous nous reti-
« rerons. » Et prenant résolument le vice-
roi par le bras, il l'entraîna en lui disant :
« Votre Excellence va entendre de la bouche
« du peuple quelle est sa volonté. » La nuit
approchait au moment où Liniers, entouré
de tous les chefs indigènes, franchit le pont-
levis de la forteresse. En l'apercevant, les
soldats créoles et la population indigène qui
s'était jointe à eux firent retentir l'air de
176 LES SUITES DE LA MISSION
leurs acclamations en criant : Vive Santiago
Liniers! Nous ne voulons que lui pour chef.
L'enthousiasme était tel qu'on vit des nègres
ôter leur chemise et la jeter sous les pieds
du libérateur. Pendant ce temps, les Espagnols
restés dans la forteresse étaient littéralement
terrifiés. Un des chefs créoles arracha des
mains du greffier du cabildo l'acte qu'on
avait voulu imposer à Liniers, et le déchira
en mille morceaux.
Les bataillons espagnols étaient toujours,
à l'ouest de la place, rangés devant le cabildo.
Le vice-roi leur envoya l'ordre de déposer
les armes. Pour appuyer cet ordre, les patri-
cios firent mine de charger. Ce fut le signal
de la débandade. Galiciens, Biscayens, Cata-
lans s'enfuirent à toutes jambes, en jonchant
le sol de leurs armes pour courir plus vite.
Les hussards dispersèrent les quelques groupes
qui ne s'étaient point dissipés, et l'ordre fut
rétabli.
Ainsi finit cette tentative insurrectionnelle,
ET LA CHUTE DE LINIERS. 177
qui raffermit pour quelques mois le pouvoir
de Liniers, en assurant la prépondérance du
parti créole. Les corps espagnols furent dis-
sous et désarmés, et les chefs de la conspira-
tion poursuivis en justice. Don Martin Àlzaga
et quatre autres, des plus compromis furent
envoyés sur la côte de Patagonie.
Malheureusement pour l'Espagne, les in-
trigues du parti vaincu le 1 er janvier à Buenos-
Ayres, mais toujours tout -puissant à Mon-
tevideo, finirent par être couronnées de succès.
Les agents que ce parti avait envoyés dans
la Péninsule obtinrent de la Junte de Se ville
la révocation de Liniers. Elle ne prit pas tou-
tefois cette grave résolution sans hésitation,
non qu'elle 'en prévît les désastreuses consé-
quences, mais dans la crainte que le vain-
queur de Beresford ne profitât de sa popula-
rité pour se mettre à la tête du parti créole
et lever l'étendard de la révolte. Elle s'efforça
donc d'adoucir par des faveurs honorifiques
l'amertume de la mesure qu'elle prenait
178 LES SUITES DE LA MISSION
contre lui. La lettre lui annonçant sa des-
titution l'informa qu'en récompense de ses
services il était créé comte de Buenos-Ayres,
et que ce titre de Castille lui était conféré
exempt de tous droits pour lui, son fils et ses
successeurs, avec une rente de 25,000 francs
à toucher sur les revenus de la vice-royauté.
Pour remplacer Liniers, la Junte avait fait
choix de don Balthasar de Gisneros, lieu-
tenant général de la marine. Elle nomma, en
même temps, Elio inspecteur des armées de
la vice-royauté, et le maréchal de camp Nieto
gouverneur de Montevideo. C'était, en remet-
tant le pouvoir aux mains du parti espagnol,
irriter profondément l'élément créole.
Cisneros débarqua à Montevideo en juin
1809. Il avait ordre de dissoudre la Junte de
cette ville en la comblant d'éloges et d'hon-
neurs, de mettre en liberté les conspirateurs
du 1 er janvier, et finalement de renvoyer
Liniers en Espagne.
Le nouveau vice-roi agit en homme con-
ET LA CHUTE DE LINIERS. 179
vaincu qu'il ne pourrait prendre possession
de son poste que par la force des armes.
Après avoir fait sonder par des émissaires
les chefs des régiments indigènes, il se porta
à la Colonie avec un petit corps de troupes,
fort inquiet de l'accueil qu'allaient lui faire, et
son prédécesseur, et la population de Buenos-
Ayres.
L'heure où Jacques de Liniers apprit l'ar-
rivée de Cisneros à la Colonie fut l'heure
décisive de sa vie. Jamais homme n'eut une
occasion plus favorable de satisfaire son
ambition et de se venger de l'injustice d'un
gouvernement qui avait méconnu ses ser-
vices. Rien ne lui eût été plus facile que de
lever, à ce moment, l'étendard de la révolte.
Les principaux patriotes et les chefs des régi-
ments indigènes qui s'étaient compromis pour
lui le 1 er janvier, et qui voyaient avec ter-
reur le retour de la prépondérance du parti
espagnol, le suppliaient de résister aux ordres
de la Junte de Séville et d'en appeler aux
180 LES SUITES DE LA MISSION
armes. La population et les soldats créoles
ne demandaient qu'à le suivre dans cette
voie. Avec les forces écrasantes sur lesquelles
il pouvait compter, il était sûr de la victoire.
La tentation dut être forte ; pourtant Liniers
n'y succomba pas. Profondément attaché à
l'Espagne, il lui sacrifia son ressentiment et
se refusa à travailler à son démembrement.
Au rôle brillant de fondateur d'une Répu-
blique qui lui eût valu sans nul doute une
célébrité égale à celle qui entoura plus tard
le nom de Bolivar, il préféra le rôle modeste
et ingrat de victime résignée, et il se soumit
avec une rare abnégation à la mesure aussi
injuste qu' impolitique qui, en lui enlevant le
gouvernement de la Colonie deux fois sauvée
par lui, récompensait si mal ses glorieux et
éclatants services.
Cisneros ne se hâta pas de traverser l'es-
tuaire. Il sentait le terrain mal affermi sous
ses pas tant que son adversaire ne lui aurait
pas remis le pouvoir. Il lui demanda donc de
ET LA CHUTE DE LINIERS. 181
venir le trouver à la Colonie. Liniers y con-
sentit. Lorsque la nouvelle de son prochain
départ se répandit dans Buenos -Ayres, la
population accourut à la forteresse pour s'y
opposer. La parole chaude et vibrante du
libérateur calma toute cette effervescence, et
la foule se dispersa en criant : Vive le vice-
roi Liniers!
Pour échapper à de nouvelles manifesta-
tions, Liniers s'embarqua pour la Colonie le
26 juin à quatre heures du matin avec une
suite peu nombreuse. La traversée s'effectua
rapidement, et à neuf heures il frappait à la
porte de la maison où logeait Cisneros. Lors-
qu'on annonça à celui-ci l'arrivée de son pré-
décesseur, son premier mouvement fut de de-
mander s'il était seul. « Oui, seul » , lui fut-il
répondu. A ces mots, il respira plus librement.
Les deux vice -rois s'embrassèrent cordia-
lement et eurent ensemble un long entretien
qui dissipa en partie au moins les défiances
de Cisneros. Liniers repartit pour Buenos-
îi
182 LES SUITES DE LA MISSION
Ayres; mais comme, malgré sa démarche si
loyale, le nouveau vice-roi hésitait encore à
se transporter dans la capitale, il se démit
du commandement militaire et le transmit
au maréchal de camp don Vincent Nieto.
Le 30 juin, Cisneros fit enfin son entrée à
Buenos-Ayres, au milieu des acclamations de
la population européenne, qui saluait en lui
le rétablissement de la prépondérance espa-
gnole.
Le nouveau vice-roi ne tarda pas à recon-
naître que les ordres qu'il avait reçus de la
Junte de Séville n'étaient pas faciles à exé-
cuter. S'il put mettre en liberté les fauteurs
de l'émeute du 1 er janvier 1809 et recon-
stituer les corps européens, il dut renoncer à
désarmer et à dissoudre les corps indigènes.
Les créoles, se sentant les plus forts, se refu-
sèrent énergiquement à déposer les armes.
Il dut également renoncer à faire partir pour
l'Espagne Liniers, désireux de rester dans le
pays. La popularité du libérateur de Buenos-
ET LA CHUTE DE LINIERS. 183
Ayres était telle que toute violence exercée
contre lui eût été le signal d'une révolution.
Le nouveau vice-roi autorisa donc son pré-
décesseur à se retirer à Cordoba, comme il
le désirait. Celui-ci quitta Buenos-Ayres en
août, après avoir adressé aux représentants de
Ferdinand VII en Espagne un long mémoire
qui trahit toute l'amertume de ses sentiments.
La chute de Liniers, prélude de l'établis-
sement du régime républicain dans l'Argen-
tine, fut, on ne saurait se le dissimuler,
l'œuvre de Napoléon. Comme le dit, dans
un langage imagé, l'un des auteurs qui ont le
mieux approfondi l'histoire de cette période
troublée, le rayon diplomatique dirigé par le
conquérant sur les provinces du Rio de la
Plata foudroya le héros dont il voulait faire
l'instrument de ses ambitieux desseins. Le
coup fut mortel, Liniers ne s'en releva pas.
Malgré le prestige dont l'entouraient ses vic-
toires, l'Espagne ombrageuse et défiante ne
lui pardonna pas de s'être laissé soupçonner
184 LA CHUTE DE LINIERS.
d'infidélité à la cause de Ferdinand VII, et
le sacrifia impitoyablement, et, ajoutons-le,
impolitiquement, aux rancunes du parti qui
avait succombé à Buenos-Ayres le 1 er janvier
1809.
CHAPITRE VII
LA CAPTIVITÉ DE SASSENAY (1)
(1808-1810)
Captivité à Montevideo. — Cruauté du général Elio. —
Première évasion. — Seconde captivité plus cruelle. —
Transfert à Cadix. — Terribles souffrances sur les pon-
tons. — Révolte et évasion des prisonniers du ponton la
Vieille- Castille. — Sassenay rentre en France.
Le général Elïo avait, je l'ai déjà dit, plus
d'un trait de ressemblance avec ces sombres
(1) Julien Mellet, déjà cité, p. 12 et p. 22. — Gazette
officielle ou le Moniteur universel, n° du 21 juin 1810. —
Rapport du général baron Semelle sur l'événement arrivé
dans la baie de Cadix dans la nuit du 15 au 16 mai 1810.
— Lorédan Larchey, Les suites d'une capitulation; Récits
des captifs de Baylen, p. 157 à 174. — Archives du Foreign
Office. Lettre de M. William Hamilton à M. Wellesley,
ambassadeur de Sa Majesté Britannique auprès de la régence
de Cadix, du 28 mai 1810.
Archives des affaires étrangères :
Espagne. — Tome DCLXXXI, f° 119, 5 février. Décret
186 LA CAPTIVITE DE SASSENAY.
capitaines qui furent, dans les Pays-Bas, les
aveugles exécuteurs des volontés de Phi-
lippe II. C'était incontestablement un brave
soldat qui n'était pas dépourvu de sentiments
généreux, mais c'était aussi un fanatique. Il
éprouvait pour tous ceux qui servaient Napo-
léon une haine farouche, aussi violente que
celle qu'avaient nourrie contre les hérétiques
les compagnons du duc d'Albe. Pour ceux-là,
il était sans pitié. Aussi se montra-t-il pour
Sassenay un inflexible geôlier. Il le traita avec
la dernière rigueur, non en prisonnier de
accordant à Sassenay un traitement de 6,000 francs à partir
du 1" mai 1808. — Tome DCLXXXI, f» 128. Lettre du
ministre des affaires étrangères ù Mme de Sassenay lui remet-
tant 20,000 francs sur les fonds de son ministère, 8 fé-
vrier 1810. — Tome DCLXXXII, f° 213. Rapport de Sas-
senay, 23 mai 1810. — Tome DCLXXXII, î° 349. Lettre
du ministre à M. de Moustier au sujet de Mme de Sassenay,
27 juin 1810. — Tome DCLXXXIII. Lettre du ministre à
Sassenay, 3 juillet 1810.
Angleterre. — Tome DGIV, f* 121 . Lettre de M. de Mous-
tier au ministre au sujet de Mme de Sassenay, 5 juillet 1810.
Archives de la marine :
Rapport du lieutenant de vaisseau Dauriac, déjà cité.
LA CAPTIVITE DE SASSENAY. 187
guerre, mais en criminel. Au lieu de l'envoyer
dans l'intérieur des terres avec les officiers et
l'équipage du Consolateur , il l'enferma dans
un cachot de la citadelle de Montevideo et l'y
abreuva de mauvais traitements. Il l'y tint au
secret, le fit même garder à vue et le soumit
au régime des malfaiteurs de bas étage. Ce
qu'était ce régime dans les prisons espagnoles
au commencement du siècle, on peut se
l'imaginer. Le malheureux envoyé fut presque
constamment réduit, pour toute nourriture,
dans un pays où la viande était à vil prix, à
du pain et à des oignons crus.
Autant le gouverneur fut dur et cruel envers
Sassenay, autant il se montra humain envers
une quarantaine de négociants français, domi-
ciliés ou de passage à Montevideo, qu'il avait
dû jeter en prison le 19 septembre 1808 pour
les arracher à la fureur populaire. Julien
Mellet, qui avait été le compagnon de voyage
du marquis sur le Consolateur, et qui fut du
nombre de ces prisonniers, se loue sans réserve
188 LA CAPTIVITE DE SASSENAY.
des bons traitements d'Elio, qui fournit, à lui
et à ses compagnons, des secours de tout
genre, et qui ne les laissa jamais manquer des
objets nécessaires à la vie. Mellet obtint même
la permission de sortir trois fois par semaine,
suivi d'un gardien, et de se promener dans
Montevideo. Après cinq mois de captivité, il
profita de la liberté qu'on lui accordait pour
déserter la citadelle et se rendre à Buenos-
Ayres.
Avant de s'enfuir, il avait réussi à se faire
donner par Sassenay une lettre de recomman-
dation pour Liniers. Le vice-roi l'accueillit
avec une rare bonté et fut très heureux d'avoir
des nouvelles de son malheureux ami, dont il
ne savait plus rien depuis la révolte d'Elio.
Après avoir témoigné à Mellet combien il
chérissait sa mère patrie, quoique gouverneur
dans un pays étranger, il lui fit cadeau de
3,200 francs, avec lesquels celui-ci put entre-
prendre un petit commerce.
Sassenay passa dix longs mois dans son
LA CAPTIVITÉ DE SASSENAY. 189
cachot, sans autre consolation que de contem-
pler le portrait de sa femme, que ses geôliers
lui avaient laissé. Au bout de ce temps, il
réussit à se sauver; mais il fut poursuivi,
repris et mis aux fers. Liniers n'étant plus en
fonction à ce moment-là, les rapports de
subordination s'étaient rétablis entre le nou-
veau vice-roi et le gouverneur de Montevideo.
Celui-ci envoya son prisonnier à Buenos- Ayres,
où il fut, à cause de son évasion, traduit
devant un conseil de guerre. Peu s'en fallut
qu'il ne fût condamné à mort. S'il ne le fut
pas, il le dut à Liniers, qui n'était pas encore
parti pour Cordoba, et dont l'influence, encore
prépondérante, s'exerça heureusement en sa
faveur. Le conseil de guerre décida qu'il serait
ramené dans son cachot, et qu'il y serait main-
tenu aux fers. Aucun croiseur ennemi n'en-
travant plus les communications entre les
deux rives du Rio de la Plata, le prisonnier
fut renvoyé par eau. Un incident qui faillit
être tragique se produisit pendant cette tra-
11.
190 LA CAPTIVITÉ DE SASSENAY.
versée. Sassenay avait été enchaîné à fond de
cale à côté de la cage d'un tigre. L'espace
était si resserré qu'il était en quelque sorte
emboîté entre cette cage et la muraille du
navire. Soit que les barreaux ne fussent pas
assez rapprochés, soit qu'un d'eux eût cédé,
le fauve put sortir ses griffes et saisir les vête-
ments du marquis, qui, ne pouvant se reculer,
se trouva dans une position terrible. Ses cris
finirent cependant par attirer ses gardiens, qui
le délivrèrent.
Si la première partie de sa captivité avait
été cruelle, la seconde le fut bien davantage.
Pendant son séjour à Buenos-Ayres, Sassenay
était parvenu à se procurer de l'argent en
tirant, par l'entremise d'un de ses anciens
correspondants, 400 dollars sur les États-Unis.
Il comptait sur cette ressource pour adoucir
ses gardiens et rendre supportable le régime
de la prison. L'implacable Elio y mit bon
rdre. A son retour à Montevideo, il le fit
miller et dépouiller de son argent. Pendant
LA CAPTIVITE DE SASSENAY. 191
cinq longs mois, le malheureux envoyé végéta
dans son cachot, toujours condamné à une
nourriture exécrable et paralysé dans ses
mouvements par une barre de fer attachée à
deux anneaux qu'on avait rivés à ses chevilles.
Il accueillit donc avec une véritable satisfac-
tion la nouvelle qu'il allait être transporté
sur les pontons de Cadix.
L'état-major et l'équipage du Consolateur
avaient été , l'année précédente , internés
d'abord à vingt, puis à cent lieues dans l'inté-
rieur des terres. A la fin de 1809, on les ramena
à Montevideo pour les envoyer en Europe. Un
premier départ eut lieu le 6 décembre par le
sloop de guerre anglais Mercury, sur lequel
furent embarqués Sassenay et l'enseigne Dol-
habaratz. Le lieutenant Danriac et son second
officier, l'enseigne Castagnier, ne partirent
que le 18 janvier.
Le Mercury arriva à Cadix à la fin de février
1810. Le marquis et son compagnon furent
enfermés sur le ponton la Vieille-Castille, où se
192 LA CAPTIVITÉ DE SASSENAY.
trouvaient un grand nombre d'officiers et de
soldats réduits en captivité par les Espagnols,
en violation de la capitulation de Baylen.
Bien que sur ce ponton l'envoyé de Napoléon
ne fût plus traité comme il l'avait été par le
gouverneurde Montevideo, et qu'il fut assimilé
aux officiers, de nouvelles épreuves l'y atten-
daient.
Au moment où Sassenay débarqua à Cadix,
le maréchal Victor venait d'en entreprendre
le siège. La ville est située à l'extrémité sep-
tentrionale d'une langue de terre très étroite
à sa base et plus large à son sommet, qui,
partant au sud de l'Ile de Léon (1), court
parallèlement au continent, dont elle est sépa-
rée par une vaste baie qui abritait, à l'époque
qui nous occupe, une flotte de vaisseaux de
guerre anglais et espagnols. Inattaquable par
1 1} On peut considérer l'île de Léon comme faisant partie
elle n'en est séparée que par des canaux
t désemplis par la marée. Des pools nombreux la
la terre ferme.
LA CAPTIVITE DE SASSENAY. 193
la langue de terre dont je viens de parler, la
place ne pouvait être réduite qu'en s'empa-
rant de la presqu'île du Trocadéro, située du
côté opposé de la baie, d'où elle pouvait être
bombardée. Le maréchal Victor avait com-
mencé les opérations du siège contre les forts
delà presqu'île.
L'attaque des Français avait exaspéré les
Espagnols et relevé le courage des prisonniers.
Les évasions devinrent plus fréquentes et
mirent le comble à la fureur des geôliers, qui
allèrent jusqu'à décréter la peine des verges
contre les soldats et même, en cas de récidive,
contre les officiers qui tenteraient de s'enfuir.
Ces menaces ne firent qu'irriter les prison-
niers. Le 25 février, un certain nombre
d'entre eux parvinrent, malgré la longueur
du trajet et l'état de la mer, à gagner à la nage
le rivage où campait l'armée assiégeante.
Le 7 mars, il s'éleva une tempête furieuse.
Vingt bâtiments marchands, trois vaisseaux
de guerre espagnols, un vaisseau portugais et
194 LA CAPTIVITÉ DE SASSENAY.
un brick anglais se jetèrent à la côte occu-
pée par les Français. Cette tempête fut pour
les prisonniers la cause d'horribles souffrances,
qui en firent périr de liai ,200. Pendant cinq
longs jours, les Espagnols les abandonnèrent
aux horreurs de la faim et de la soif. Un bien
plus grand nombre aurait péri sans le courage
d'un matelot nègre qui, pour sauver ses cama-
rades, osa braver la tempête et parvint, après
les plus grands efforts, à gagner à la nage le
vaisseau de l'amiral anglais. Celui-ci, dès
qu'il connut l'horrible situation des prison-
niers, donna l'ordre à tous les commandants
des vaisseaux de sa flotte d'envoyer des vivres
à bord de chaque ponton. L'ordre fut exécuté
sans retard; mais l'avidité avec laquelle la
plupart des prisonniers se jetèrent sur les
vivres fournis par les Anglais, provoqua des
maladies cruelles. Le septième jour, les Espa-
gnols apportèrent enfin des provisions . Le
pain était dur, moisi et de mauvaise qualité.
A l'observation que leur en fit un officier, ils
LA CAPTIVITE DE SASSENAY. 195
répondirent que c'était assez bon pour les
chiens de Finançais.
Les prisonniers étaient à peine remis de
cette terrible épreuve que le commandant des
pontons leur donna connaissance d'une ordon-
nance du gouverneur de Cadix, en date du
10 mars. Cette ordonnance informait les cap-
tifs que chaque fois qu'une évasion se produi-
rait sur un ponton, deux prisonniers de ce
ponton seraient irrémissiblement pendus, en
outre du fugitif, s'il était repris.
Les officiers protestèrent énergiquement
contre un pareil décret, contraire à toutes les
lois de la guerre; mais il ne fut tenu aucun
compte de leur protestation, et la terrible
menace resta suspendue sur leurs têtes.
Peu de jours après la tempête, Sassenay
parvint à donner de ses nouvelles à sa famille.
11 écrivit le 15 mars à son beau-frère, Pierre de
Bauduy, à Wilmington, une lettre qui parvint
à son adresse, sans doute par quelque navire
de commerce américain en relâche à Cadix.
196 LA CAPTIVITÉ DE SASSENAY.
Malgré toutes les démarches qu'elle avait
faites auprès des ministres de l'Empereur,
Mme de Sassenay n'avait plus aucune nouvelle
de son mari depuis son départ de Bayonne.
Elle savait seulement qu'il avait été jeté en
prison et qu'on le croyait encore vivant. En
janvier 1810, elle se décida à partir à sa
recherche. L'entreprise n'était pas facile à
cette époque, mais la marquise était, je l'ai
dit, une de ces femmes énergiques qui ne
reculent devant aucun obstacle. Il fallait,
avant tout, s'assurer l'appui du gouvernement.
Grâce à Joséphine, qui, bien que divorcée et
retirée à la Malmaison, avait encore de l'in-
fluence, elle obtint, à la fin de janvier ou dans
les tout premiers jours de février 1810, une
audience de l'Empereur. Celui-ci n'aimait pas
les agents malheureux; Sassenay était de ce
nombre. Il reçut la marquise fort mal, presque
brutalement. La fière créole ne se laissa pas
intimider et tint tête à son impérial interlo-
cuteur. Après lui avoir rappelé qu'il était la
LA CAPTIVITE DE SASSENAY. 197
cause des malheurs de son mari, à qui il avait,
sans le consulter, imposé une périlleuse mis-
sion, elle lui dit hardiment qu'elle avait le
droit de réclamer son appui pour le retrouver,
et qu'elle ne lui demandait que la permission
de passer en Angleterre. Elle plaida si habi-
lement et si éloquemment sa cause, qu'elle
finit par la gagner. Non seulement Napoléon
lui donna l'autorisation qu'elle demandait,
mais il lui fit remettre, par le ministre des
affaires étrangères, une somme de 20,000 fr.
pour son voyage, et il accorda à Sassenay,
comme chargé de mission, un traitement de
6,000 francs à partir du 1 er mai 1808.
Après avoir confié son fils âgé de cinq ans
à l'une de ses parentes et mis sa fille en pen-
sionna Écouen, la marquise alla s'embarquer
à Nantes. Quoique en guerre, les gouverne-
ments français et anglais accordaient, dans
certaines circonstances, des laissez-passer qui
étaient respectés. Ce fut avec un de ces laissez-
passer que Mme de Sassenay prit la mer sur
198 LA CAPTIVITE DE SASSENAY.
un bateau pêcheur. La traversée fut abomi-
nable et dura vingt-sept jours. La malheureuse
femme fut, pendant tout ce temps, en proie
au mal de mer et débarqua épuisée à Ply-
mouth, d'où elle se rendit à Londres.
Aussitôt arrivée dans cette capitale, elle se
mit à 4 l'œuvre. Elle connaissait les noms de
tous ceux avec qui son mari s'était lié, soit
dans le corps de Condé, soit dans l'armée
anglaise. Elle fit appel à leurs sentiments
d'amitié et sollicita leur appui. Son premier
projet avait été de partir pour Buenos-Ayres,
pour y obtenir, avec l'aide du gouvernement
britannique, la liberté de son mari. Elle dut y
renoncer en apprenant, dès son arrivée à
Londres, que des navires anglais avaient été
envoyés au Rio de la Plata pour ramener à
Cadix les prisonniers français qui s'y trou-
vaient. A force de démarches, ou tout simple-
ment peut-être par une lettre de son beau-
frère, elle finit par savoir que Sassenay était
à Cadix depuis la fin de février. Elle travailla
LA CAPTIVITE DE SASSENAY. 199
alors à obtenir son échange. S'il eût été sur
les pontons anglais, la chose n'eût point été
difficile; mais il était prisonnier des Espa-
gnols. Les ministres de George III se mon-
traient peu disposés à se mêler de l'affaire. La
marquise dut faire agir tous ses protecteurs.
Les émigrés intervinrent activement, et, pour
excuser Sassenay aux yeux du gouvernement
anglais d'avoir servi Napoléon, allèrent jus-
qu'à dire, comme le raconte le Times du
24 août 1810, qu'il avait été amené entre
deux gendarmes de Chalon à Bayonne, pour
y être embarqué. Mais les plus utiles auxi-
liaires de la marquise furent quelques grandes
dames anglaises avec lesquelles elle s'était
liée, et qui lui prêtèrent le secours de leur
influence. Le succès finit par couronner ses
persévérants efforts. Le 28 mai 1810, le
secrétaire d'État au Foreign Office adressa à
l'ambassadeur anglais auprès de la régence
d'Espagne une dépêche par laquelle il le
chargeait d'obtenir la mise en liberté de Sas-
200 LA CAPTIVITÉ DE SASSENAY.
senay et son renvoi en Angleterre. Lorsque
cette dépêche arriva à Cadix, le marquis
n'était plus entre les mains des Espagnols.
Pour expliquer ce qui s'était passé, il me faut
revenir en arrière et reprendre le récit de la
captivité au point où je l'ai laissé.
De la tempête du mois de mars au com-
mencement de mai, l'existence des prison-
niers du ponton la Vieille-Castille continua à
être aussi rude qu'elle l'avait été jusque-là.
Les Espagnols, très irrités par le progrès des
Français, se montraient chaque jour plus durs
et plus inhumains. Le 22 avril, le fort de Mata-
gorda, sur la presqu'île du Trocadéro, fut
emporté par les troupes du maréchal Victor.
De ce fort on pouvait, comme je l'ai dit, bom-
barder Cadix, et l'on était maître des commu-
nications de cette ville avec l'île de Léon, d'où
elle tirait l'eau potable. Les prisonniers, tout
en se réjouissant de la victoire de leurs com-
patriotes, éprouvèrent les plus vives inquié-
tudes, car ils se virent menacés de mourir de
LA CAPTIVITE DE SASSENAY. 201
soif si les Français empêchaient les barques
qui les approvisionnaient d'aller chercher de
l'eau au sud de la baie. Ils avaient également
à craindre qu'en cas de bombardement les
navires de guerre espagnols ne vinssent se
ranger autour d'eux pour attirer sur eux le
feu des Français. Ces craintes continuelles
finirent par porter au comble l'exaspération
des prisonniers de la \ieille-C as tille. Un petit
nombre d'entre eux, plus téméraires que les
autres, formèrent l'audacieux projet d'enlever
le ponton et de le faire échouer sur la côte
occupée par les Français.
C'était presque un acte de folie. La Vieille-
Castille était mouillée entre plusieurs vais-
seaux espagnols et anglais, dont quelques-uns
se trouvaient à l'ancre entre elle et le rivage
du Trocadéro. En se laissant aller à la dérive,
elle risquait d'aborder un de ces vaisseaux ou
d'être coulée par son artillerie en passant
auprès de lui. Mais rien ne put arrêter les
promoteurs du complot, qui ne mirent qu'un
202 LA CAPTIVITÉ DE SASSENAY.
petit nombre de leurs compagnons dans le
secret. Le lieutenant Dauriac, qui était depuis
le 2 mai sur le ponton et qui, en sa qualité de
marin, devait être un des directeurs de l'opéra-
tion, prévint Sassenay. Celui-ci accueillit la
communication sans enthousiasme. Les dan-
gers à courir étaient certains, le succès de
l'entreprise fort douteux. Pour un homme
qui savait que sa femme était sur le point
d'obtenir sa mise en liberté, c'était dur de se
voir lancé dans une pareille aventure où il
n'avait rien à gagner et où il risquait d'être
coulé, noyé ou pendu. Mais que pouvait-il
faire? En homme habitué aux épreuves, il se
résigna à son sort avec la tranquille énergie
qui faisait le fond de son caractère, et il atten-
dit l'événement.
L'attente ne fut pas de longue durée. Le
15 mai, différentes circonstances favorables
décidèrent les conspirateurs à mettre ce jour-
^a même leur projet à exécution. Un vent vio-
ent du sud-ouest qui soufflait depuis plusieurs
LA CAPTIVITÉ DE SASSENAY. 203
jours avait obligé les escadres anglaise et
espagnole à se rapprocher de Cadix, en remet-
tant la surveillance des pontons à quelques
chaloupes canonnières. L'éloignement des
vaisseaux de haut bord laissait la route libre
et devait permettre à la Vieille-Casiille de pro-
fiter du vent et de la marée qui poussaient
vers la rive française.
L'après-midi fut employé à faire quelques
préparatifs, autant cependant que la prudence
le permettait pour ne pas être découvert par
les gardiens. A huit heures du soir, le vent se
maintenait toujours au sud-ouest, mais il avait
beaucoup molli. Malgré cette circonstance
défavorable, le signal fut donné par les chefs,
et l'on se mit à couper les câbles. La nouvelle,
bientôt connue, jeta la confusion parmi les
prisonniers. Si les uns, emportés par leur cou-
rage, n'entrevirent qu'avec joie une glorieuse
délivrance, les autres, mesurant l'étendue des
dangers à courir, en furent effrayés. Mais le
sort en était jeté : chacun, n'ayant plus d'alter-
201 LA CAPTIVITE DE SASSEXAY.
native qu'une mort ignominieuse ou la liberté,
mit la main à l'œuvre. En un clin d'oeil les
soldats qui formaient la garnison furent enve-
loppés, désarmés, jetés à fond de cale. Deux
sentinelles en faction 6ur le pont, habilement
entourées, subirent le même sort, sans avoir eu
le temps de donner l'éveil en faisant usage de
leurs armes. Pendant qu'on finissait de couper
les câbles, on démarra le gouvernail, on
ferma les sabords pour éviter l'abordage, et
l'on monta sur le pont non seulement les
quinze fusils des gardiens et leurs munitions,
mais tous les boulets et toutes les pièces de
fonte qui formaient le lest, dont on comptait
faire des projectiles. Ces préparatifs achevés,
le ponton se mit en route, et, sous l'impul-
sion du vent qui avait repris, il ne tarda pas à
laisser en arrière la gabare et la canonnière
de garde. Si ces deux navires lui avaient
donné la chasse, il est certain qu'il n'eût pu
échapper. Ils ne bougèrent heureusement pas.
Seul, un vaisseau anglais détacha trois cha-
LA CAPTIVITÉ DE S4SSENAY. 205
loupes qui poursuivirent le ponton. L'une
d'elles s'approcha en tirant des coups de fusil.
I/officier qui la commandait criait de toutes
ses forces : « Messieurs les Français, rendez-
vous, on ne vous fera aucun mal. » Mais les
Français n'avaient nulle envie de sp rendre.
Lorsque la chaloupe fut le long du bord, on
l'accabla de projectiles. Le ponton, qui n'avait
plus de lest, émergeait de plus de 25 pieds au-
dessus de l'eau. Des pièces de fonte de
50 livres tombant de cette hauteur devenaient
des engins meurtriers. Il y eut bon nombre de
têtes, de jambes et de bras cassés à bord de la
chaloupe, qui prit le large, abandonnant la
partie. Malheureusement, la fusillade avait tué
du monde sur le ponton. Au nombre des vic-
times était le lieutenant de vaisseau Moreau,
qui avait pris le commandement des ma-
nœuvres. Dauriac le remplaça sur le banc de
quart.
A peine ce premier danger fut-il conjuré
qu'on se trouva en présence d'un autre plus
12
20G LA CAPTIVITE DE SASSENAY.
grand. Le vent mollit, laissant le ponton à la
merci du courant qui le ramenait vers le fort
de Puntalès sur la rive espagnole. Pour parer
à ce nouveau péril, les officiers de marine
firent fabriquer avec des hamacs et des cou-
vertures une voile qui permît de profiter du
plus léger souffle de vent. Mais la brise déjà
si faible ne se maintint pas. A différentes
reprises elle tomba complètement, pour re-
prendre ensuite avec plus ou moins de force .
Pendant deux longues heures, les fugitifs pas-
sèrent tour à tour de l'espérance à la crainte
et de la crainte à l'espérance. Le ponton flot-
tait inerte sur une mer démontée, tantôt
poussé par le vent vers le continent où était
le salut, tantôt ramené par le courant vers la
presqu'île où la prison et la mort attendaient
ceux qui le montaient. Que d'émotions pour
ces pauvres gens! Enfin, sur les onze heures
du soir, une reprise de vent jeta la Vieille-Cas-
tille vers la rive occupée par l'armée française,
où elle échoua à 800 mètres de terre, non
LA CAPTIVITE DE SASSENAY. 207
loin d'une batterie qu'on venait d'établir.
Les fugitifs passèrent le reste de la nuit à se
garder militairement et à construire un ra-
deau. A cinq heures et demie, ils virent poindre
le jour, qu'ils attendaient avec une fiévreuse
impatience. Il leur apporta une amère désil-
lusion. Ils avaient calculé que le navire, délesté
comme il l'était, atterrirait sur un fond assez
élevé pour qu'il fût possible de gagner le
rivage sans perdre pied. Au lieu de cela, il se
trouvait échoué par cinq pieds et demi d'eau
dans une mer très houleuse. Le radeau sur
lequel on avait compté et qui devait servir de
va-et-vient, au moyen de piquets fichés en
terre par les nageurs du ponton, se disloqua
dès le premier voyage. Cet accident jeta le
désespoir dans l'âme de tous ceux qui ne
savaient pas nager. Plus de la moitié des pri-
sonniers étaient dans ce cas. La position était
réellement affreuse. Les Espagnols avaient
dès l'aube ouvert un feu terrible sur le mal-
heureux navire. Le fort de Puntalès, les diffé-
208 LA CAPTIVITÉ DE SASSENAY.
rentes batteries établies entre ce fort et Cadix,
une vingtaine de canonnières et autant de
bombardes l'accablaient de boulets, d'obus et
de bombes. Sous cette pluie de projectiles, la
plupart des fugitifs perdirent la tête. Ceux
qui savaient nager n'hésitèrent pas à gagner
le rivage. Parmi les autres, les plus hardis ou
les plus affolés se jetèrent à l'eau, en s'accro-
chant, les uns à des tonneaux vides, les autres
à de simples planches, et en se laissant aller à
la dérive. Tous ne réussirent pas à se sauver.
Quelques-uns furent entraînés au large et s'y
noyèrent ou furent repris par les Espagnols.
Sassenay ne savait pas nager. Heureusement,
il s'était fait à bord du ponton des amis dé-
voués qui lui avaient promis de le soutenir sur
l'eau. Il se jeta donc hardiment à la mer, et,
aidé par eux, il parvint à atteindre la terre, où
il arriva sain et sauf après tant et de si cruelles
émotions. Du mince bagage qu'il possédait il
n'avait sauvé que le portrait de sa femme, qu'il
avait attaché sur sa tête.
LA CAPTIVITE DE SASSENAY. 209
L'opération du sauvetage ne se termina que
le 16 mai à midi. Les troupes du maréchal
Victor y concoururent avec une ardeur digne
des plus grands éloges. Pendant huit heures,
plus de deux mille individus de tous grades,
généraux, officiers et soldats, restèrent dans
l'eau exposés aux coups de cent cinquante
bouches à feu pour sauver leurs compatriotes.
Des embarcations amenées au galop sur des
charrettes de l'embouchure du Guadelete
facilitèrent le débarquement des femmes et
des enfants, et de ceux qui, ne sachant pas
nager, n'avaient point osé se jeter à l'eau.
Trois fois pendant l'opération les projectiles
du fort de Puntalès mirent le feu au ponton,
trois fois ceux qui le montaient réussirent à
éteindre l'incendie. Lorsque tout le monde
fut débarqué, une dernière bombe incendia
le vieux vaisseau qui avait été le théâtre de
si cruelles souffrances. Cette audacieuse éva-
sion, qui, grâce à la maladresse des artilleurs
espagnols, ne coûta la vie qu'à un petit
12.
210 LA CAPTIVITE DE SASSENAY.
nombre de prisonniers, rendit à l'Empereur
six cents officiers et neuf cents soldats.
Sassenay reçut le meilleur accueil des chefs
de l'armée française, qui lui fournirent l'ar-
gent dont il avait besoin et le dirigèrent sur
Séville, où était établi le quartier général du
maréchal Soult. C'est de cette ville qu'il
adressa le 23 mai au ministre des relations
étrangères un rapport sur sa mission, dont les
dernières phrases trahissent la lassitude qu'il
ressentait après tant d'épreuves successives.
Dans ce rapport, il priait le ministre de faire
parvenir à sa femme, dont il connaissait la
présence en Angleterre, une lettre qu'il lui
écrivait, et de vouloir bien faciliter son re-
tour en France. Voyager en Espagne n'était
pas à cette époque chose facile pour un Fran-
çais. Pour ne pas tomber aux mains des gué-
rillas, il fallait se résigner à marcher avec les
convois. Sassenay mit deux mois à atteindre
Bayonne, où il n'arriva que le 21 juillet. Il y
trouva une très aimable lettre de M. de Cham-
LA CAPTIVITE DE SASSEXAY. 211
pagny, qui lui exprimait l'intérêt que le gou-
vernement avait pris à son sort, et qui lui fai-
sait part du traitement que l'Empereur lui
avait accordé.
Ce ministre avait reçu à la fin de juin le
rapport du marquis. A ce moment-là, une
négociation se poursuivait à Morlaix entre le
gouvernement impérial et le cabinet de
Saint-James pour un échange général des
prisonniers de guerre. Le commissaire fran-
çais était M. de Moustier. M. de Champagny
lui écrivit le 27 juin, en le chargeant de prier
le commissaire anglais, M. Mackenzie, de
faire parvenir à Mme de Sassenay la lettre
de son mari, et de s'intéresser à son retour en
France. M. Mackenzie se prêta de fort bonne
grâce à ce qu'on lui demandait et en écrivit à
son gouvernement, le 5 ou le 6 juillet. Toute-
fois, par suite de circonstances qui retar-
dèrent son voyage, la marquise ne rentra en
France qu'à la fin de juillet ou au commence-
ment d'août 1810. Lorsqu'elle arriva à Sasse-
212 LA CAPTIVITE DE SASSENAY.
nay, son mari l'y avait devancée. En le retrou-
vant, elle fut effrayée du changement qui
s'était opéré en lui. En deux ans, bien qu'il
n'eût tout juste que la cinquantaine, l'homme
mûr était devenu presque un vieillard. Le
changement était si grand qu'à son retour le
pauvre homme n'avait point été reconnu par
ses domestiques, qui, le prenant pour un im-
posteur, lui avaient, au premier moment,
refusé l'entrée de son château. C'est que des
souffrances comme celles qu'il avait endurées
laissent des traces profondes, et que sa santé,
sinon détruite, du moins fort altérée, devait
lui rappeler, sa vie durant, qu'il avait eu un
jour l'honneur d'être, sans l'avoir ni désiré ni
sollicité, choisi par l'Empereur pour remplir,
dans un pays lointain, une délicate et péril-
leuse mission.
CHAPITRE VIII
LA RÉVOLUTION ARGENTINE ET LA MORT
DE LINIERS (1)
(1809-1810)
Incapacité du nouveau vice-roi. Il est trompé et train
par les chefs créoles. — Soulèvement du 25 mai 1810
qui met fin à la vice-royauté. — Efforts de Liniers pour
relever le parti royaliste. — Trahi et abandonné par ses
troupes, il est fait prisonnier et mis à mort. — L'Espagne
réclame ses cendres.
En acceptant la succession de Liniers, Cis-
neros avait assumé une tâche au-dessus de ses
forces. Pour la mener à bonne fin, il lui aurait
fallu un génie politique qui lui faisait complè-
(1) Gregorio Funes, déjà cité, 2 e vol., p. 367 à 368. —
Biographie de Funes dans le 1 er vol., p. 10 à 12. — Mitre,
t. I, p. 283 à 351, et Appendice, n° 20, Rapport sur les
événements du 25 mai. — Torrente, déjà cité, Récit de
don Pedro Alcantara Ximénès, chapelain de l'évêque de
Cordoba, t. I, p. 69.
214 LA REVOLUTION ARGENTINE
tement défaut. Malheureusement, en esprit
borné qu'il était, il ne comprit pas son insuf-
fisance, et il ne sut pas profiter des conseils
absolument désintéressés que lui donna son
prédécesseur avant de quitter Buenos-Ayres,
et plus tard, du fond de sa retraite. Aux diffi-
cultés politiques qu'il ne percevait pas claire-
ment, vinrent s'ajouter des difficultés finan-
cières. Le Trésor de la Colonie était à sec, et
de lourdes dettes avaient été contractées pour
faire face aux armements de 1807 et, depuis
lors, à l'entretien des troupes qu'on n'avait pas
pu licencier. Les dépenses s'élevaient à trois
millions de piastres par an; l'état de guerre
dans lequel se trouvait l'Espagne ayant tari
les ressources du revenu public, les recettes
ne s'élevaient pas à plus de 1 ,200,000 piastres,
d'où un déficit annuel de 1,800,000 piastres.
Pour remédier à cette situation désastreuse,
Cisneros eut l'idée d'accorder la liberté du
commerce. Les propriétaires terriens, presque
tous créoles, applaudirent à cette mesure, qui
pOP»-- ■»
ET LA MORT DE LiNIERS. 215
fut, au contraire, vivement combattue par les
négociants espagnols, qui ne voulaient pas
renoncer au monopole dont ils jouissaient.
Cisneros ne tint pas compte de leur opposition
et ouvrit les portes de la Colonie au commerce
étranger. Les Anglais, qui étaient aux aguets,
inondèrent le pays de leurs marchandises et en
achetèrent à de bons prix les produits qui,
depuis quelque temps, ne trouvaient plus
d'acquéreurs. Les coffres du Trésor se rem-
plirent rapidement, et les habitants s'enri-
chirent en même temps. Les Espagnols, pro-
fondément irrités, se détachèrent du vice-roi.
Celui-ci chercha un contrepoids parmi les
créoles, qui, n'ayant pas pour lui rattachement
qu'ils avaient eu pour Liniers, firent de lui
un instrument inconscient de leurs secrets
desseins, avec l'idée bien arrêtée de le ren-
verser à la première occasion qui s'offrirait.
Les chefs du parti patriote manœuvrèrent
avec suite et habileté. Comprenant l'influence
acquise par le cabildo sur la population, ils
216 LA RÉVOLUTION ARGENTINE
réussirent à y obtenir, sinon la majorité, du
moins la moitié des voix. Ils persuadèrent en-
suite à Cisneros qu'il fallait se défendre à
l'aide d'un journal contre les sourdes attaques
du parti espagnol. Ce journal, rédigé par eux,
devint le propagateur de leurs idées et prépara
le terrain à la révolution qu'ils voulaient
accomplir.
Le 17 mai 1810, un navire anglais apporta
à Montevideo des nouvelles désastreuses pour
la cause de Ferdinand VII. Les Français sem-
blaient maîtres de l'Espagne. Ils avaient envahi
l'Andalousie et enfermé la Régence dans
Cadix, où ils l'assiégeaient. Tout le monde crut
dans la Colonie que c'en était fait de la mère
patrie, et qu'elle allait être conquise. On se dit
que l'heure était venue de songer à soi. À
Buenos-Ayres, une vive agitation se propagea
rapidement dans la population, qui, comme en
1806, réclama la convocation d'une assemblée
des notables. Le vice-roi, très alarmé et com-
prenant qu'il allait avoir le sort de Sobremonte,
ET LA MORT DE L1NIERS. 217
appela autour de lui les chef militaires pour
savoir s'il pouvait compter sur eux. Il dut vite
se convaincre que les mêmes hommes, qui
avaient si énprgiquement soutenu Liniers le
1 er janvier 1809, étaient absolument décidés à
prendre parti contre lui. Le 22 mai, l'assem-
blée des notables vota sa déchéance et chargea
le cabildo d'élire une Junte. Ce conseil, où les
Espagnols avaient encore de l'influence, crut
pouvoir retenir le pouvoir que l'on venait
d'enlever à Cisneros, mais les chefs patriotes
ne l'entendaient pas ainsi. La population et
les troupes créoles se soulevèrent, sans que
les Espagnols osassent résister, et nommèrent,
le 25 mai, jour à jamais mémorable dans les
fastes de la République Argentine, une Junte
de sept membres qui commença par gou-
verner au nom de Ferdinand VII, quoique
bien décidée à ne jamais reconnaître son
autorité.
La présidence en fut donnée au colonel des
patricios, don Cornelio Saavedra. Au nombre
13
218 LA RÉVOLUTION ARGENTINE
de ses collègues se trouvaient un ancien aide
de camp de Liniers en 1807, don Manuel Bel-
grano, qui devait remporter plus tard sur les
Espagnols les deux victoires de Salta et de
Tuenman, célèbres dans l'histoire de l'Indé-
pendance sud-américaine, et un avocat, don
José Juan Gastelli, un imitateur de Robes-
pierre, à qui l'on verra jouer un rôle dans le
drame sanglant qu'il me reste à raconter.
Une fois tombé du pouvoir, l'honnête mais
incapable Cisneros comprit, trop tard, qu'il
avait été le jouet des chefs du parti patriote,
et qu'il avait fait une lourde faute en ne tenant
pas compte des avis de son prédécesseur. Il
comprit, en même temps, ou plutôt on lui fit
comprendre, que Liniers était le seul homme
assez populaire pour contre - balancer l'in-
fluence des promoteurs du mouvement et pour
mettre obstacle à la révolution qui menaçait de
détacher la Colonie de la mère patrie. Il lui
écrivit donc, dans la journée même du 25 mai,
une lettre dans laquelle, après lui avoir fait part
ET LA MORT DE LIMERS- 219
des événements qui venaient de s'accomplir,
et de l'impuissance à laquelle il était réduit
par la défection des chefs militaires, il lui
remettait tous ses pouvoirs, en le suppliant de
faire un suprême effort pour rétablir l'autorité
de la métropole. Cette lettre, le vice-roi déchu
ne savait comment la faire parvenir, lorsqu'un
jeune homme, du nom de Lavin, se présenta
à lui dans la nuit du 25 au 26 mai et lui offrit
de s'en charger. Cisneros accepta l'offre et
remit la lettre au messager, qui partit à l'in-
stant même et arriva le 28 mai à onze heures
et demie du soir à Cordoba.
Le malheur voulut que Lavin ne connût
dans cette ville qu'une seule personne, le cha-
noine et historien Funès, le dernier homme
auquel il aurait dû se confier. Funès apparte-
nait en secret au parti patriote, mais il affec-
tait néanmoins un grand dévouement à la
cause royaliste. Lorsque le messager de Cis-
neros lui eut demandé l'hospitalité et lui eut
fait connaître les événements du 25 mai et le
220 LA REVOLUTION ARGENTINE
but de son voyage, il comprit tous les avan-
tages qu'il pouvait tirer de la situation dans
l'intérêt de son parti, et il se résolut à jouer
un rôle véritablement odieux. Il conduisit
d'abord Lavin chez l'évêque, Mgr Orellana,
puis chez Liniers, qu'il fallut réveiller. L' ex-
vice-roi courut aussitôt chez son ami don José
Gutierrez de la Concha, qui était gouverneur
de Cordoba. Celui-ci convoqua chez lui , à
cinq heures du matin, outre Liniers, l'évêque,
les deux auditeurs Moscoso et Zamalloa, le
colonel des milices, don Santiago Allende et
un assesseur du gouvernement, Rodriguez, et
enfin le chanoine Funès, bien qu'il inspirât
quelque défiance.
Le premier acte de la réunion fut de prêter,
entre les mains de l'évêque, serment de garder
le secret sur toutes les délibérations. Liniers
avait peu de confiance dans les milices de la
province; il proposa de se retirer au Pérou,
où le parti espagnol était en force, et d'en
revenir avec des troupes sur lesquelles on
ET LA MORT DE LINIERS. 221
pourrait compter. Tout le monde se rangea à
cet avis. C'était le seul sage. Malheureusement,
Funès, comprenant le danger que ce projet fai-
sait courir à la révolution s'il était mis à exé-
cution, intervint avec une rare duplicité.
Grâce à l'éloquence dont il était doué, il finit
par convaincre le conseil que Liniers ferait
une faute en s' éloignant, et qu'il devait, au
contraire, marcher avec les milices provin-
ciales sur Buenos- Ayres, où son approche
provoquerait un soulèvement royaliste. Le
traître eut gain de cause, et son plan finit par
être approuvé.
L'ancien vice-roi entama, sans perdre de
temps, une correspondance active avec ses
amis de Buenos-Ayres et même avec les mem-
bres de la Junte dans le but de combattre
le mouvement insurrectionnel. Pendant ce
temps, La Concha s'occupa de concentrer à
Gordoba les milices disséminées dans les cam-
pagnes et dans les forts. Par suite soit des
distances, soit de la difficulté des commu-
222 LA RÉVOLUTION ARGENTINE
nications, la concentration se fit très lente-
ment. Le 14 juillet, à en croire la date d'une
lettre dont nous parlerons tout à l'heure,
Liniers n'avait point encore quitté Cordoba.
Funès mit habilement ces lenteurs à profit,
dans l'intérêt de la cause qu'il servait en
secret. Il groupa autour de lui tous les parti-
sans de l'indépendance et organisa un comité
qui fit une propagande active en faveur de la
révolution. Les troupes devinrent l'objet des
plus vives sollicitations et furent bientôt ga-
gnées à la cause de l'insurrection.
La Junte de Buenos-Ayres était tenue très
exactement au courant des préparatifs de
Liniers. Elle connaissait l'influence dont il
jouissait, et elle redoutait de le voir apparaître
devant la capitale avec l'armée qu'il réunis-
sait. Elle lui écrivit en lui rappelant l'injustice
dont il avait été victime de la part du gouver-
nement espagnol et en lui offrant le comman-
dement en chef de ses troupes. En terminant,
elle lui demandait de garder tout au moins la
ET LA MORT DE LINIERS. 223
neutralité, et elle le menaçait de prendre des
mesures violentes contre sa nombreuse famille,
s'il prenait parti contre la Révolution. L'his-
torien Torrente ne dit pas ce que le libérateur
de Buenos-Àyres répondit à ces offres et à ces
menaces, mais nous pouvons en juger par la
lettre suivante écrite à M. de Sarratea, son
beau-père, qui l'avait supplié, dans l'intérêt
de ses enfants et pour éviter une catastrophe
facile à prévoir, de se tenir en dehors du
mouvement :
« Mon cher et vénéré père,
« Voudriez-vous qu'un général, un mili-
te taire qui, pendant trente-six ans, a donné
« des preuves réitérées de son amour et de
ce sa fidélité au souverain, le délaissât à la
« dernière époque de sa vie? Ne livrerais-je
ce pas à mes enfants un nom marqué au coin
ce de la trahison? Quand les Anglais envahi-
* rent Buenos-Ayres, qui m'obligeait à entre-
« prendre la délivrance de cette ville? Je ne
224 LA RÉVOLUTION ARGENTINE
« balançai pas à m' engager dans une entre-
« prise aussi dangereuse : j'abandonnai mes
« enfants à la Providence au milieu des enne-
a mis. Plus tard, lorsqu'il fallut défendre
« Buenos-Ayres à la tête de soldats nouveaux
« contre une armée formidable, déjà en pos-
u session de Montevideo, la bonne cause n'a-
« t-elle pas triomphé? Eh bien, mon père, si
« elle était bonne alors, elle est très bonne
« aujourd'hui. Elle réclame non seulement
« les services d'un soldat honoré des plus
« grandes distinctions qu'il puisse acquérir,
« mais de tous ceux qui ont prêté serment de
a fidélité. Songez à David et aux Macchabées,
« la victoire fut le fruit de leur foi.
« Ne vous inquiétez pas, mon cher père,
« mettez comme moi votre confiance en Dieu.
« Celui qui m'a protégé dans le passé me
« sauvera de même dans l'avenir. Mais si,
< d'après ses hauts décrets, je dois trouver,
en cette occasion, la fin de mes jours, j'es-
père que sa miséricorde me tiendra compte
ET LA MORT DE L1N1ERS. 225
a d'un sacrifice auquel je suis obligé par profes-
« sion , en raison de mes innombrables offenses .
« Mon père, Celui qui nourrit les oiseaux
« du ciel et prend soin des plus petits êtres de
« la création sortie de ses mains, veillera avec
u vous pour la subsistance et l'éducation de
« mes enfants. Partout ils se présenteront
« sans rougir de me devoir la vie, et si je ne
« leur laisse pas de richesses, je leur lègue un
« beau nom et de bons exemples à suivre.
« Faites connaître mes résolutions à toute
« personne qui vous demandera de mes nou-
« velles. Je n'y renoncerais pas, eussé-je le
« couteau sur la gorge (1). »
Vis-à-vis d'un adversaire aussi redoutable
que l'ancien vice-roi, il fallait agir avec déci-
sion. La Junte n'hésita pas plus longtemps et
fit marcher contre lui un petit corps de
1,200 hommes sous les ordres du commandant
des arribenos, don Francisco de Ocampo.
(1) Jules Richard, déjà cité, p. 41.
13.
REVOLUTION ARGENTINE
Dès qu'il connut l'approche des troupes insur-
rectionnelles, Liniers résolut de se porter à
leur rencontre avec les milices qu'il avait
réunies. A peine sortis de Cordoba, ses soldats
désertèrent en masse, et le général royaliste
se vit bientôt seul avec quelques chefs de corps
et vingt-huit officiers européens.
Il ne restait d'autre parti que la fuite. Liniers
conseilla à ses compagnons d'infortune de
gagner les montagnes du Pérou, vers lesquelles
il comptait se diriger lui-même. Le général
partit avec l'évèque Orellana, son chapelain,
son ami de La Concha, l'assesseur Rodrigue/.,
le colonel don Santiago Allende et le trésorier
Moreno. Malheureusement, il fallait des guides.
Ceux auxquels on s'adressa étaient gagnés à la
cause révolutionnaire et firent perdre aux
fugitifs un temps précieux. Après avoir erré
huit jours dans d'horribles chemins, ils furent
"('joints par une colonne de centhommes sous
ordres du lieutenant-colonel Balcarce et
ts prisonniers.
ET LA MORT DE L1NIERS. 227'
Balcarce, qui avait été détaché du corps
d'Ocampo à la nouvelle de la désertion des
troupes royalistes et de la fuite de Liniers et
de ses compagnons, avait fait une extrême
diligence, mais il avait été merveilleusement
secondé par Funès. Ce chanoine, qui joua dans
tout ce drame un rôle odieux, avait fait pré-
parer des chevaux à l'aide desquels la petite
colonne put gagner de vitesse les fugitifs et
les atteindre avant qu'ils se fussent engagés
dans les montagnes. Funès ne s'en tint pas là.
Craignant que la population de Cordoba, bien
qu'acquise à la cause révolutionnaire, ne se
soulevât pour délivrer Rodriguez et Allende
qui étaient apparentés aux familles les plus
influentes de la ville, il alla trouver le com-
missaire de la Junte, Vieytes, pour l'engager
à faire passer les captifs par une autre route.
Vieytes le rassura en lui disant qu'il avait pris
toutes ses précautions pour que ses prisonniers
ne pussent lui échapper, et que, d'ailleurs, il
avait reçu de la Junte l'ordre répété de les
228 LA REVOLUTION ARGENTINE
passer par les armes dès qu'ils seraient en son
pouvoir, ce qui allait être fait dès le lendemain.
Le chanoine raconte qu'il fut atterré en appre-
nant cette décision, aussi cruelle qu'impoli-
tique, qui allait donner à la cause de l'Indé-
pendance un caractère sanguinaire et sacri-
lège. Après avoir si bien travaillé à livrer les
victimes au bourreau, Funès eut peur de son
œuvre et voulut arrêter le bras prêt à frapper.
Ses efforts tardifs ne purent sauver que deux
des sept victimes. Tout ce qu'il put obtenir
des commissaires Vieytes et Ocampo fut un
sursis à l'exécution. La Junte consultée con-
sentit à laisser la vie à l'évêque et à son
chapelain, mais maintint Tordre de mettre
à mort les cinq autres prisonniers. Les mem-
bres qui la composaient, dont deux, Saave-
dra et Belgrano, avaient été les compagnons
d'armes et les partisans déclarés de Liniers,
connaissaient toute l'étendue de son influence
♦. la redoutaient. Inquiets des actives menées
parti espagnol qui s'agitait en secret, ainsi
ET LA MORT DE LIMIERS. 229
que du mouvement d'opinion qui se manifes-
tait parmi les troupes en faveur du libérateur
de Buenos-Ayres, ils ne virent de salut, pour
le nouvel ordre de choses, que dans la mort
du héros qui avait été leur idole. Elle fut
donc froidement résolue par eux, mais l'au-
dace leur manqua pour commettre en pleine
lumière le crime politique qui allait imprimer
une tache sanglante sur le drapeau de la jeune
république. Ce fut dans les profondeurs du
désert, loin de tous les regards, qu'ils firent
exécuter la sentence inique que leur avait
dictée la peur du grand vaincu.
Les hommes auxquels fut confiée l'exécu-
tion des ordres de la Junte agirent non en
soldats, mais en barbares. Liniers et ses com-
pagnons furent conduits à pied, à demi nus,
privés de nourriture, par d'horribles chemins
et des contrées désertes, jusqu'aux limites de
la Pampa. Pendant cette longue marche, les
malheureux eurent à supporter de terribles
fatigues et de cruelles privations. Elle fut leur
230 LA REVOLUTION ARGENTINE
chemin du Golgotha. Le 26 août, ils firent
halte au bois des Perroquets, toulprès du lieu
appelé la Cabeza del Tigre. Comme le dit un
des acteurs du drame, ce désert silencieux
était l'autel sur lequel devait s'accomplir le
sanglant sacrifice.
Sur les onze heures du matin arrivèrent le
docteur don Juan Gastelli, l'un des membres
de la Junte, le colonel French, le lieutenant-
colonel Balcarce, plusieurs officiers et cin-
quante soldats. Le sanguinaire Gastelli ne
perdit pas une minute pour signifier aux pri-
sonniers la sentence rendue contre eux. Après
avoir joui quelque temps des angoisses de
l'évêque et de son chapelain, il leur annonça
que leur peine était commuée en un exil
perpétuel. L'exécution devait avoir lieu sur
l'heure. L'évèque supplia les bourreaux d'ac-
corder un sursis à ses infortunés compa-
rons pour se préparer à la mort. Quoique
iccueillies par des rires, des sarcasmes et des
quolibets, ses supplications finirent par être
ET LA MORT DE L1N1EKS. 231
écoutées. Gastelli consentit à donner aux con-
damnés un répit de deux heures. On leur lia
les mains et on leur laissa accomplir leurs
devoirs religieux.
Les deux heures révolues, le représentant
de la Junte réclama ses victimes. Les cinq
chefs royalistes marchèrent au supplice sans
forfanterie comme sans faiblesse, avec la tran-
quille résolution d'hommes qui meurent pour
une juste cause. Liniers, dont les sentiments
chrétiens ne s'étaient jamais démentis au
cours de sa vie, attendit en priant le moment
fatal. Ni lui ni La Goncha ne voulurent per-
mettre qu'on leur bandât les yeux. Tous deux
avaient trop souvent affronté la mort dans
les combats pour ne pas savoir la regarder en
face. Lorsque les cinq condamnés eurent été
rangés devant le peloton d'exécution, Liniers
prononça d'une voix forte les paroles sui-
vantes : « Nous mourons sous les coups de
« la Junte, fiers de notre fidélité au Roi et à
« la patrie. » A leur tour, Rodriguez et M oreno
232 LA REVOLUTION ARGENTINE
protestèrent contre la sentence qui les frap-
pait, puis tous s'agenouillèrent. A ce moment
Liniers cria aux soldats : « Nous sommes
prêts. » Les fusils s'abaissèrent, et French
commanda le feu. Moins insensibles que leurs
chefs, les soldats se troublèrent au moment
de tirer sur le vaillant général qui avait été
leur idole aux jours de ses triomphes. La pre-
mière décharge, mal ajustée par des mains
hésitantes, jeta les condamnés à terre sans les
tuer. Il en fallut une seconde pour achever
l'œuvre de sang. Elle ne fut pourtant pas
mortelle pour Liniers. Quoique criblé de
balles, le malheureux respirait encore, et ses
lèvres murmurèrent une dernière prière. Ce
fut French qui lui porta le dernier coup en
lui déchargeant son pistolet sur le front, triste
besogne pour un officier qui avait été comblé
de ses faveurs et qui lui devait son avan-
cement militaire et sa situation politique.
A quelques kilomètres de la Cabeza del
Tigre s'élevait l'église isolée de Cru z alla.
ET LA MORT DE LINIERS. 233
Les bourreaux ensevelirent leurs victimes
sous ses murs. Le jour suivant, le curé, un
religieux de la Merci, après avoir fait creuser
une fosse profonde sur le lieu même du sup-
plice, y fit transporter les cinq cadavres. De
simples initiales tracées par lui sur les croix
qui indiquaient remplacement où reposait
chacun des cinq martyrs royalistes, devaient
permettre de retrouver leurs dépouilles dans
des temps moins troublés.
Telle était encore l'influence de Liniers
dans la Colonie et tel le prestige qui entourait
son nom, que la Junte eut peur de l'effet
qu'allait produire la nouvelle de son exécu-
tion. Dans la crainte d'une explosion de colère
populaire, elle s'efforça de faire le silence
autour de son crime, et elle interdit toute
cérémonie religieuse en mémoire de ses vic-
times. Le temps fit son œuvre. Le souvenir
des hommes s'efface vite au cours d'une
révolution. Au milieu des luttes sanglantes
qu'amena sur les rives du Rio de la Plata
234 LA REVOLUTION ARGENTINE
rétablissement du régime républicain, per-
sonne dans la Colonie ne songea bientôt plus
à l'homme qui avait deux fois arraché Buenos-
Àyres à l'envahisseur anglais.
Après un demi-siècle d'oubli, en 1862, un
président de la République Argentine, soldat
et historien, qui a retracé dans des pages
colorées les grandes actions du vainqueur de
Beresford et de Whitelocke, se souvint que
les restes du héros reposaient ignorés au fond
d'un désert. Il les fit pieusement exhumer et
rapporter à Buenos-Ayres. En apprenant que
son ancienne Colonie se préparait à élever,
sur le théâtre même de ses exploits, un monu-
ment à l'illustre soldat qui avait péri en dé-
fendant son intégrité, l'Espagne s'émut et
s'accusa d'ingratitude. Elle réclama les osse-
ments de Liniers et de La Concha. Le brick
de guerre le Gravina les rapporta à Cadix.
Ils reposent aujourd'hui non loin de cette
ville, à San Fernando, sous les voûtes de
l'église du Collège de marine, au milieu des
ET LA MORT DE LliNIERS. 235
tombeaux et des monuments que la nation
espagnole a élevés à ses plus illustres
marins (1).
(1) L'église du Collège de marine de San Fernando est
appelée le Panthéon des marins illustres. On y a élevé des
monuments non seulement aux grands hommes de mer,
mais à ceux qui ont donné le nouveau monde à l'Espagne,
et à quelques-uns de ses plus grands généraux. A côté des
noms de D. Juan d'Autriche, du marquis de Santa Cruz, de
l'amiral Gravina, on rencontre ceux de Christophe Colomb,
de Magellan, de Fernand Cortez, de Gonzalve de Cor doue,
du prince Philibert de Savoie. Dans l'une des chapelles se
trouve une statue de la Vierge, connue sous le nom de Notre-
Dame de la Victoire, donnée par les Vénitiens à D. Juan
d'Autriche; elle se trouvait sur sa galère capitane pendant
la bataille de Lépante.
!
CHAPITRE IX
LES DERNIÈRES ANNÉES DE SASSENAY
(1810-1840)
Sassenay de retour en France rentre dans la vie privée. —
Élu député en 1830, il se retire de la vie politique après
la révolution de Juillet. — Ses dernières années et sa
mort.
Plus heureux que le libérateur de Buenos-
Ayres dont il pleura sincèrement la mort,
Sassenay put goûter enfin, après son retour
en France, un repos bien gagné. Jamais
homme n'avait moins que lui recherché les
aventures, et pourtant depuis dix-huit années
sa vie en avait été remplie. Tour à tour soldat
de fortune et commerçant par nécessité,
diplomate contre son gré, prisonnier dans
des conditions exceptionnellement cruelles,
il n'était jamais sorti d'une épreuve que pour
LES DERNIERES ANNEFS DE SASSENAY. 237
retomber aussitôt dans une autre souvent plus
rude que celle qui l'avait précédée. Aussi, une
fois rentré dans ses foyers, ne songea-t-il plus
qu'à vivre en paix et à travailler de nouveau,
en bon père de famille, au relèvement de sa
fortune fort dérangée par sa longue absence.
Le gouvernement impérial ne parait pas
s'être montré reconnaissant envers Sassenay
pour tout ce qu'il lui avait valu de souffrances
et de misères. C'est tout au plus si, grâce à la
protection du duc de Bassano, qui resta son
ami, son traitement fut maintenu pendant
quelques mois après son retour. Cette ou-
blieuse indifférence n'a rien qui doive nous
surprendre. Napoléon, comme tous les favoris
de la fortune, n'aimait que les gens heu-
reux.; heureux, le marquis ne l'avait pas été
au cours de sa mission. Non seulement elle
avait échoué, mais elle avait provoqué un
mouvement séparatiste et républicain qui
allait faire perdre à l'Espagne, que l'Empereur
croyait toujours pouvoir soumettre, une de
238 LES DERNIÈRES ANNÉES DE SASSENAY.
ses plus importantes colonies. Cet échec de
sa politique fut sensible au grand homme.
Pour en détourner sa pensée, il oublia Sas-
senay et ne fit rien pour lui.
La situation pécuniaire du marquis ne
s'améliora que sous la Restauration. Comme
tous les émigrés, il eut sa part de l'indemnité
votée par les Chambres. Cette restitution,
sans lui rendre, à beaucoup près, la fortune
dont la Révolution l'avait dépouillé, lui per-
mit, du moins, de finir ses jours sans soucis
d'argent et sans préoccupations pour l'avenir
des siens.
Bien qu'il aimât peu la politique et la vie
parlementaire, il lui fallut, une fois encore,
y prendre une part active à la fin de la Restau-
ration. Le ministère de Polignac, qui désirait
opposer la grande influence dont il jouissait
dans son département à celle toute-puissante
du général deThiard, l'un des chefs du libéra-
lisme, lui demanda de solliciter les suffrages
des électeurs de Saône-et-Loire. Battu dans
LES DERNIERES ANNEES DE SASSENAY. 233
l'arrondissement de Ghalon le 23 juin par son
redoutable concurrent, il fut élu le 3 juillet
par le grand collège de Mâcon. Son passage
à la Chambre fut de courte durée. Un mois
ne s'était pas écoulé depuis son élection que
le trône de Charles X était renversé par une
insurrection populaire. Après avoir, quoique
sincèrement attaché à la branche aînée des
Bourbons, accepté la monarchie nouvelle
dans la crainte de la République, le marquis
se retira de la vie politique et rentra, pour
n'en plus sortir, dans l'obscurité de la vie
privée.
D'amers chagrins vinrent assombrir les
derniers temps de sa vie. Il perdit, à peu
d'années d'intervalle, une fille qu'il adorait
et l'énergique compagne qui l'avait soutenu
dans ses jours d'épreuve. Ces deux coups
furent terribles pour le vieillard. Il les sup-
porta pourtant avec la courageuse résignation
que donne seule une foi sincère et profonde.
Mais il se retira du monde et ne vécut plus
240 LES DERNIERES ANNEES DE SASSENÂY.
que pour ses enfants et quelques vieux amis,
faisant le plus de bien possible dans son cher
Sassenay où tous l'aimaient et le respectaient.
Le 8 novembre 1840, la mort le frappa à son
tour. Il s'éteignit doucement et sans souf-
frances, regretté de tous ceux qui l'avaient
connu et laissant dans le milieu où il avait
vécu, la mémoire d'un homme de bien.
PIÈCES JUSTIFICATIVES
APPENDICE A
DOCUMENTS TIRÉS DES ARCHIVES DU MINISTÈRE
DE LA MARINE.
(Campagnes de 1808. — 14-BB*-275. — Bâtiments isolés.
— Missions particulières.)
I
Rapport du lieutenant Dauriac au ministre de la
marine, sur le voyage du Consolateur de Bayonne
au Rio de la Plata.
20 juillet 1810.
Monseigneur,
Je partis du port de Bayonne le 30 de mai 1808,
commandant le brick de S. M. I. et R. le Consola-
teur. Ma destination fut de conduire à Montevideo,
rivière de la Plata, M. B d . Sassenay, chargé d'une
mission près du vice-roi de ce royaume.
Je parvins, le 9 août 1808, à débarquer au port
de Maldonado, rivière de la Plata, M. de Sassenay
avec ses dépêches, comme Son Excellence le verra
14
242 PIECES JUSTIFICATIVES.
par le procès-verbal de la perte du bâtiment que je
commandais que j'ai l'honneur d'adresser à votre
Excellence, ayant resté cinq jours dans la rivière
sans avoir pu atteindre le port de Montevideo par
la contrariété du temps.
Je fus forcé de perdre mon bâtiment le 10 août,
qui fut crevé un instant après avoir fait côte. Je n'y
mis pas le feu dans l'espoir de sauver les fusils
que j'avais pour cette colonie qui s'en trouvait
totalement dépourvue. Je parvins d'en sauver 400
sur 600, car les Anglais n'ont rien enlevé, quand ils
sont allés à bord, que la boisson.
Le II août, M. le gouverneur de Montevideo
m'expédia un aide de camp pour m'offrir ses ser-
vices en m'engageant à me rendre à Montevideo,
ce que je n'ai fait que neuf jours après, ayant occupé
mon équipage et des corvées espagnoles au sauvetage
des effets et armes du Consolateur; des charrettes me
furent fournies pour conduire à Montevideo tout
ce que nous parviendrions à sauver. Le 18 août, je
me mis en marche pour Montevideo avec mon équi-
page qui s'était en partie blessé au sauvetage et que
la fatigue avait rendu malade, mon second resta à
continuer le sauvetage avec des corvées espagnoles.
Le 19 août, arrivé à la Guadia, sous les murs de
Montevideo, je fus conduit dans une maison parti-
culière par un adjudant de la place, où il établit une
garde de douze soldats, sans me dire quel en était
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 243
le sujet. Un instant après on conduisit M. de Sas-
senay qui revenait de Buenos- Ayres pour conférer
avec moi. Il m'annonça que le 18 qu'une goélette
arrivée de Cadix avait annoncé la guerre entre la
France et l'Espagne, et que nous étions considérés,
à compter de ce jour, comme prisonniers de guerre;
le même jour on conduisit M. de Sassenay à la cita-
delle de Montevideo, où il fut renfermé et incom-
muniquable.
Mon équipage qui arriva le lendemain fut con-
duit dans une maison d'arrêt, hors la ville, où ils
furent maltraités ; mon état-major vint me trouver
dans la maison où on m'avait conduit où nous res-
tâmes jusqu'au 25 septembre qu'on nous envoya à
vingt lieues dans les terres et quinze jours après
cent lieues plus loin, jusqu'au moment où on nous
renvoya à Montevideo pour y être embarqués pour
l'Espagne avec M. de Sassenay et mon état-major.
Le 6 décembre dernier, M. de Sassenay et mon
second partirent pour Cadix, et le 18 janvier,
M. Alexandre Castagnier et moi furent embarqués
sur une goélette qui y arriva le 1 er mai. Le 2, nous
fûmes conduits à bord du ponton la Castille sur la
rade de Cadix qui, le 15 du même mois, fut enlevé
par les prisonniers comme j'ai eu l'honneur de vous
en instruire le 17 mai dernier du port Sainte-Marie.
Dans le courant de la traversée, j'ai eu le malheur
de perdre mon maître d'équipage.
244 PIECES JUSTIFICATIVES.
Je désire, Monseigneur, que mon rapport puisse
vous être agréable.
J'ai l'honneur d'être de V. E., Monseigneur, etc.
Dauriac,
Lieutenant de y aisseau.
II
Extrait du procès-verbal de la perte du brick
le Consolateur.
Nous, capitaine et officiers, composant l'état-ma-
jor, chargés du brick de S. M. I et R. le Consola-
teur^ armé d'une pièce de 16 en bronze sur pivot,
deux canons de 4, quatre pierriers, fusils, sabres,
haches d'armes et pistolets.
Certifions qu'étant partis du port de Bayonne le
30 mai 1808, pour Montevideo, rivière de la Plata,
y conduire M. de Sassenay chargé des dépêches
pour le Gouvernement espagnol ; que nous parvîn-
mes le 9 août à huit heures et demie du matin
avec les vents de la partie de l'ouest, au mouillage
de Maldonado, à la demande de M. de Sassenay
(que le capitaine avait ordre de consentir à son dé-
barquement conformément à ses instructions), après
avoir été retenus pendant cinq jours dans la rivière
de la Plata, sans avoir pu gagner le port de Monté-
PIECES JUSTIFICATIVES. 245
video, qu'à l'instant où on levait les voiles sur les
(ils de car rets, on aperçut deux bâtiments dans
l'est-sud-est du compas, distance environ quatre
lieues tenant le vent, mis le canot à la mer et fait
déjeuner le monde.
A neuf heures et demie, fait mettre à terre M. de
Sassenay et envoyé M. Castagnier, enseigne de
vaisseau, au village de Maldonado, qui est à une
demi-lieue du rivage, pour demander au comman-
dant un pratique de la côte pour nous conduire à
Montevideo... afin de mieux naviguer...
...À. midi, nous reconnûmes les voiles aperçues
pour deux bâtiments de guerre au moins frégates,
courant bord sur bord, travaillé à force à nous
mettre en appareillage. A une heure, M. Gastagnier
est revenu à bord avec un pratique de la côte. 11
prévint le capitaine que le commandant de Maldo-
nado lui avait dit que les voiliers en vue étaient
deux vaisseaux anglais, un de quatre-vingts, l'autre
de soixante-quatorze canons, qui étaient à la recher-
che d'un bâtiment français qu'ils savaient venir
porter des armes aux Espagnols d'après le rapport
d'un Portugais...
14.
246 PIÈCES JUSTIFICATIVES.
APPENDICE B
DOCUMENTS TIRÉS DES ARCHIVES DU MINISTERE DES
AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
I
Décret du 5 février 1810, accordant à M. de Sas-
senay un traitement de 6,000 francs, à partir du
1" mai 1808. —(Espagne, t. DCLXXXI, fol. 119.)
Au palais des Tuileries, le 5 février 1810.
Napoléon, etc.
Nous avons décrété et décrétons ce qui suit :
Art. 1 er . Il est accordé au sieur Bernard de Sas-
senay, chargé de mission à Buenos-Ayres, un trai-
tement annuel de 6,000 francs. — Art. 2. Ce traite-
ment commencera à courir à dater du 1 er mai 1808.
— Art. 3. Notre ministre des relations extérieures
est chargé de l'exécution du présent décret.
Signé : Napoléon.
Par l'Empereur :
Le Ministre, secrétaire d'État.
Signé : Le du g de Bassano.
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 247
II
Lettre du ministre des relations extérieures du 8 fé-
vrier 1810, annonçant à madame de Sassenay
que l'Empereur a accordé à son mari un traite-
ment de 6,000 francs et à elle-même une gratifica-
tion de 20,000 francs pour son voyage. — (Espa-
gne, t. DCLXXXI, fol. 128.)
Madame,
S. M. l'Empereur et Roi a daigné avoir égard
aux demandes que vous lui avez adressées. Elle a
accordé à M. de Sassenay, votre mari, chargé de
mission à Buenos-Âyres, un traitement annuel de
6,000 francs, à compter du 1 er mai 1808, et elle
vous a accordé, Madame, une gratification de
20,000 francs qui vous sera remise sur les fonds de
mon ministère.
Ce témoignage des bontés de Sa Majesté sera,
pour M. de Sassenay, un adoucissement à sa posi-
tion; je désire qu'il puisse bientôt jouir de vos
soins et que le voyage que vous vous proposez de
faire pour aller partager son sort ou pour le chan-
ger soit complètement heureux.
Agréez, Madame, les assurances de mon respect.
248 PIECES JUSTIFICATIVES.
III
Rapport de M, de Sassenay au ministre des relations
extérieures sur sa mission à Buenos-Ayres, en
date du 23 mai 1810. — (Espagne, t. DCLXXXII,
fol. 213.)
Séville, le 23 mai 1810.
Enfin, après vingt et un mois d'une dure capti-
vité, je puis annoncer à Votre Excellence que j'ai
eu le bonheur d'échapper le 16 de ce mois, des
mains barbares entre lesquelles j'avais eu le malheur
de tomber.
Le ponton la Castille sur lequel j'ai été conduit,
après une longue suite de mauvais traitements en
Amérique, dont je supprime, pour le moment, les
détails, a été, après avoir coupé ses câbles, s'échouer
sous les batteries du Matta-Gorda, dans la baie de
Cadix, d'où, avec leur protection et à l'aide des
barques envoyées par les Français, tous les prison-
niers, à un très petit nombre près, ont été sauvés.
Je n'entre dans aucuns détails sur cet heureux
événement, parce que la relation exacte en sera
publiée et envoyée à S. M. l'Empereur et qu'ainsi
elle vous sera communiquée.
Je vais maintenant, ce qui m'a été impossible
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 249
jusqu'à ce moment, rendre compte à Votre Excel-
lence de la mission dont elle m'a chargé au nom de
S. M. l'Empereur.
Je me suis embarqué à Bayonne, comme Votre
Excellence peut s'en rappeler, le 30 de mai 1808, et,
quoique le Consolateur marchât assez bien, ayant
eu des vents contraires dans la baie de Biscaye et
ayant surtout rencontré des vents du sud parles neuf
degrés et demi nord, notre traversée jusqu'à Mal-
donado a été de soixante-dix jours ; c'est le 9 d'août
1808 que j'ai été mis à terre; le brick ayant remis à
la voile pour se rendre à Montevideo, a été pour-
suivi par deux vaisseaux anglais et par ses cha-
loupes, ce qui a obligé le commandant à s'échouer
entre Maldonado et Montevideo pour éviter de
tomber entre les mains des Anglais; l'équipage a
été sauvé et le bâtiment inutilisé; le commandant,
qui est aussi du nombre des sauvés du ponton, en
a fait dresser un procès-verbal qu'il aura l'honneur
de communiquer à Votre Excellence ainsi qu'au
ministre de la marine.
Ayant donc été débarqué le 9 août 1808, à Mal-
donado, j'en partis le même jour, à cheval, pour
me rendre à Montevideo où j'arrivais le lendemain,
il y a trente lieues de pays. J'y fus reçu par le
gouverneur avec assez d'égards, quoiqu'il ne me
dissimulât cependant point combien il était affligé
des événements passés à Bayonne. Quelque chose
250 PIÈCES JUSTIFICATIVES.
qui me donna d'abord mauvaise opinion du succès
de ma mission, fut de trouver tout disposé pour
prêter le serment de fidélité à Ferdinand, et obser-
vant au gouverneur qu'il devrait trouver le moyen
de suspendre cette fonction jusqu'à ce qu'il connût
la détermination du gouvernement de Buenos-
Ayres relativement aux dépêches dont j'étais chargé
et dont j'ignorais le contenu, mais qui, suivant ce
que je supposais, devaient porter des ordres rela-
tifs à ces mêmes événements et, par conséquent,
rendre le serment inutile; il me répondit qu'il n'en
était pas le maitre, que cela causerait une fermen-
tation dangereuse, et me donna à entendre que je
ferais mieux de ne pas continuer ma route jusqu'à
Buenos-Ayres, où le général Liniers, qui n'était
environné que de troupes des gens du pays, n'avait
que peu d'influence et ne pourrait me protéger au
cas que la nouvelle que j'apportais excitât un sou-
lèvement. Je lui observai que mes ordres étaient de
remettre mes dépêches au vice-roi, que je ne pou-
vais m'en dispenser et que je le priais de me don-
ner les moyens de m'y transporter, ce à quoi il
consentit, et je partis de Montevideo le 11 août,
escorté d'un officier, et j'arrivai le lendemain au
soir à la colonie du Saint-Sacrement, distante de
quarante-quatre lieues de Montevideo ; je m'y em-
barquai immédiatement et le lendemain matin
j'étais rendu à Buenos-Ayres. Le vice-roi, par des
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 251
mesures de prudence et pour éviter toute apparence
de connivence avec le gouvernement français, ne
me reçut pas seul, et fit venir, pour l'ouverture
des dépêches, les membres de la Junta supérieure,
et ce fut en leur présence qu'elles furent lues.
Quand ils en eurent pris connaissance, il me fut
répondu qu'on ne voulait point absolument d'autre
roi que Fernando sept . Plusieurs d'entre les
membres étaient d'avis qu'on prît des mesures vio-
lentes contre moi et qu'on s'assurât de ma personne,
mais enfin la détermination qui prévalut fut de mo
faire embarquer immédiatement pour Montevideo
où l'on m'enverrait la contestation officielle et où
l'on me procurerait le plus tôt possible un bâtiment
pour retourner en Europe avec les officiers du
bâtiment qui m'avait apporté, et que je devais leiu
donner ma parole d'honneur de ne rien dire des
événements qui avaient été le sujet de ma mission.
Avant de m'embarquer j 'eus cependant occasion de
voir en particulier M. de Liniers; il s'excusa (je crois
sincèrement) sur la manière dont il m'avait reçu, me
disant que sa position l'exigeait, qu'il n'avait point
de troupes réglées, que son autorité ne consistait que
dans l'opinion et que tout l'attachement qu'on avait
pour lui tomberait du moment qu'il s'écarterait de
ce qui semblait le vœu général. Ce qui me convain-
quit encore plus de cette assertion fut la dépen»
dance dans laquelle je vis qu'il était du cabildo ou
252 PIECES JUSTIFICATIVES.
corps municipal, pour avoir de l'argent pour payer
ses troupes. 11 m'assura qu'il ne demandait pas
mieux que de voir changer un gouvernement qui
n'avait pas été reconnaissant envers lui pour les ser-
vices qu'il lui avait rendus, puisqu'on l'avait laissé
vice-roi par intérim au lieu de lui en confirmer la
propriété, mais qu'il fallait agir avec prudence et
attendre que les circonstances lui permissent de se
prononcer; que jusque-là il temporiserait; qu'il me
procurerait les moyens de m'en retourner immé-
diatement afin de rendre compte de sa situation et
faire en sorte qu'on lui envoyât quelque secours
d'hommes et d'armes dont il manquait, et qu'alors
il pourrait réussir dans ce qu'il désirait ; que son
intérêt et la haute estime qu'il avait pour l'Empe-
reur l'attachait davantage à la nouvelle dynastie
avec laquelle son sort serait fixé, au lieu de l'état
d'incertitude dans laquelle il vivait. Je suis donc
persuadé que s'il avait eu des moyens ou peut-être
plus d'audace, et que j'eusse pu retourner en
Europe, les événements eussent pris un autre
cours. La proclamation qu'il fit après mon arrivée
où il engageait les peuples à la tranquillité et à
attendre, comme dans la guerre de Succession, la
suite des événements, prouve d'une manière irré-
vocable que ses intentions étaient de servir l'Em-
pereur, mais qu'il en a été empêché par les cir-
constances.
PIECES JUSTIFICATIVES. 253
Je passai toute la nuit avec lui et le lendemain,
14 août, je m'embarquai pour Montevideo où j'ar-
rivai le 19 au soir; une goélette arrivée de Cadix
en cinquante jours venait d'y mouiller et portait,
avec la nouvelle de la guerre entre l'Espagne et la
France, l'ordre d'arrêter tous les Français. Je fus,
en conséquence, mis à la citadelle seul et sans com-
munication, dans une espèce de cachot, où je suis
resté, abreuvé de toutes les amertumes possibles.
J'y ai été en tout seize mois; mais voyant au bout
de dix que j'étais sans espoir de sortir de ma prison,
je cherchai les moyens de m'évader et j'y parvins;
malheureusement je fus repris, mis aux fers que
j'ai gardés cinq mois et j'ai été traité avec toute la
barbarie qui appartient sans partage à la nation
espagnole et dont le gouverneur de Montevideo est
un digne chef. Je fus dépouillé de tout l'argent
que j'avais, et ayant été conduit à Buenos-Ayres
pour le conseil de guerre qui fut tenu au sujet de
mon évasion, je trouvai le moyen de me procurer
400 piastres que je tirai sur les États-Unis et que
j'ai aussi perdues.
Ainsi, comme peut le voir V. E., ma mission a
été sans succès et j'ai fait pour moi de mauvaises
affaires. Cela n'a pas été de ma faute et j'espère en
convaincre encore mieux Votre Excellence lors-
que j'aurai l'honneur de la voir.
Je vais m'acheminer vers la France, satisfait de
15
254 PIÈCES JUSTIFICATIVES.
quitter un pays que j'ai en horreur ainsi que ses
habitants. Si Y. E. avait quelques ordres à me
donner, elle pourrait nie les transmettre à Bayonne
où, suivant toutes les apparences, je ne pourrai
guères ariver que dans deux mois parce qu'il faut
marcher en convoi.
Ma femme a été en Angleterre pour trouver le
moyen de me faire échanger; comme elle n'aura
pu y aller sans votre protection, je vous supplie
de lui faire parvenir la lettre ci-incluse, ainsi que
les passeports nécessaires pour son retour. V. E.
concevra facilement combien je désire retrouver
une compagne aussi digne d'attachement, après une
aussi longue et cruelle séparation.
Je prie Votre Excellence d'agréer les assurances
des sentiments d'estime et d'affection avec lesquels
j'ai l'honneur d'être, de Votre Excellence, le très
humble et très obéissant serviteur.
Signé : Sassenay.
IV
Lettre du ministre des relations extérieures à M. de
Moustter, commissaire français chargé de négo-
cier, avec M. Mackenzie, commissaire anglais, un
échange général de prisonniers de guerre, pour
faire parvenir à madame de Sassenay une lettre
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 255
de son mari et faciliter son retour en France. —
(Espagne, t. DGLXXXII, fol. 349.)
27 juin 1810.
Monsieur,
J'ai l'honneur de vous envoyer une lettre adres-
sée à Mme de Sassenay à Londres, par son mari
qui se trouve actuellement à Scville.
M. de Sassenay était parti de Bayonne le 30 mai
1808 avec une mission pour Buenos-Ayres. Après
l'avoir remplie, il se disposait à s'embarquer à Mon-
tevideo pour retourner en Europe, lorsqu'il fut
arrêté et constitué prisonnier. Sa détention y a
duré seize mois. On le transféra ensuite dans la
baie de Cadix et on l'y garda avec d'autres prison-
niers français à bord du ponton la Castille. Vous
connaissez de quelle manière les prisonniers déte-
nus sur ce ponton ont recouvré leur liberté le 16 mai
dernier. M. de Sassenay sauvé avec eux se propose
de revenir incessamment en France.
Quelques mois avant cet événement, Mme de
Sassenay ne recevant de son mari aucune nouvelle
et le croyant toujours détenu à Montevideo, avait
formé le touchant projet d'aller solliciter elle-même
sa mise en liberté ou de partager son sort. Elle
obtint, pour son voyage, l'autorisation du gouver-
nement français, et elle s'embarqua pour l'Angle-
256 PIÈCES JUSTIFICATIVES.
terre d'où elle se proposait de passer en Amérique,
mais il y a lieu de croire qu'elle est encore à
Londres.
Je vous prie, Monsieur, de lui faire parvenir
la lettre qui lui est adressée et de demander à
M. Mackenzie qu'il lui soit donné des facilités pour
revenir en France. On pourrait profiter, pour son
retour, de l'expédition du premier bâtiment parle-
mentaire.
J'ai cru devoir, Monsieur, vous donner tous ces
détails parce qu'en faisant mieux connaître la situa-
tion de Mme de Sassenay, ils sont propres à in-
spirer plus d'intérêt en sa faveur.
Agréez, Monsieur, les assurances de ma parfaite
considération.
Lettre du ministre des relations extérieures à
M. de Sassenay, du 3 juillet 1810, — (Espagne,
t. DGLXXX1II, fol. 7.)
Monsieur,
La lettre que vous m'avez fait l'honneur de
m'adresser de Séville le 23 mai dernier, a mis un
terme à mes vives inquiétudes sur votre position,
et elle m'a fait espérer que nous vous re verrions
PIECES JUSTIFICATIVES. 257
bientôt. Je me suis empressé d'envoyer au commis-
saire français la lettre que vous m'avez adressée
pour Mme de Sassenay, et je l'ai invité à faire des
démarches pour lui procurer la facilité de revenir
d'Angleterre en France.
Vous êtes, sans doute, informé de tout l'intérêt
que le gouvernement avait pris à votre sort long-
temps avant qu'il apprit votre retour en Europe. Il
vous avait accordé, à dater du l tr mai 1808, époque
de la mission que vous alliez remplir à Buenos-
Àyres, un traitement annuel de 6,000 francs, et il
avait fait remettre à Mme de Sassenay d'autres
témoignages de sa bienveillance, afin de lui pro-
curer les moyens de se rendre auprès de vous sui-
vant le projet que sa tendresse et son courage lui
avaient inspiré.
J'ai lu, avec intérêt, Jes touchants détails que
vous m'avez adressés sur les circonstances de votre
mission; si elle n'a pas été plus heureuse, vous
avez du moins pu être soutenu par l'idée que votre
dévouement était remarqué de Sa Majesté; qu'il
pouvait être utile à son service; que Sa Majesté
vous avait honoré de sa confiance.
Agréez, Monsieur, les assurances de ma parfaite
considération.
258 PIECES JUSTIFICATIVES.
VI
Lettre en date du 5 juillet 1810 de M. de Moustier
au ministre des relations extérieures. — (Angle-
terre, t. DCIV, fol. 121.)
Monseigneur,
J'ai remis à M. Mackenzie la lettre pour Mme de
Sassenay qui était jointe à celle que Votre Excel-
lence m'a fait l'honneur de m'écrire le 27 juin.
Cette lettre est partie hier pour Londres par un
parlementaire que M. Mackenzie a réexpédié, car
d'après la manière dont il m'a paru touché de
la situation intéressante de Mme de Sassenay, je
ne puis douter qu'il n'ait fait, à ma demande,
les démarches nécessaires pour obtenir son pas-
sage sur le prochain parlementaire qui, suivant
toute apparence, sera ici dans une quinzaine de
jours.
Je suis, avec un respectueux dévouement, Mon-
seigneur, de Votre Excellence, le très humble et
très obéissant serviteur.
Signé : Moustier.
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 259
Vil
Lettre du ministre des relations extérieures au
directeur de la poste à Bayonne. — (Espagne,
t. DCLXXXIII, fol. 10.)
4 juillet 1810.
Le ministre des relations extérieures a l'honneur
d'envoyer à M. le directeur de la poste à Bayonne,
une lettre qu'il adresse à M. de Sassenay, l'un de*
prisonniers français qui étaient détenus sur le pon-
ton la Castille et qui sont parvenus à recouvrer leur
liberté. M. de Sassenay a dû partir de Séville il y
a quelque temps, et il est probablement arrivé
à Bayonne.
Le ministre prie monsieur le directeur de vou-
loir bien lui faire remettre cette lettre ou de la ren-
voyer au ministère dans le cas où il serait déjà
parti de cette ville pour se rendre à Paris.
Il le prie d'agréer les assurances de sa parfaite
considération.
Reçu la lettre ci-dessus mentionnée,
B. de Sassenay.
Le 21 juillet.
260 PIÈCES JUSTIFICATIVES.
APPENDICE C
TRADUCTION DE DOCUMENTS INÉDITS, TIRÉS DES AR-
CHIVES DE BUENOS-AYRES ET DE MONTEVIDEO, PAR
M. LE GÉNÉRAL BARTOLOMÉ MITRE, ANCIEN PRÉ-
SIDENT DE LA RÉPUBLIQUE ARGENTINE, POUR SON
HISTOIRE DE BELGRANO ET DE L'INDÉPENDANCE
ARGENTINE, ET GRACIEUSEMENT COMMUNIQUÉS PAR
LUI.
I
Extrait de l'enquête du fiscal de l 'audience royale
du 15 octobre 1808.
Le numéro 8 est l'ordre que le vice-roi transmet
au gouverneur de Montevideo, de hâter le départ
d'un brick espagnol qui doit mettre à la voile de
Montevideo, et d'y embarquer l'émissaire français
qui a apporté les dépêches de l'empereur Napoléon.
Le vice-roi ordonne également de profiter de la
première occasion pour embarquer aussi les offi-
ciers français du Consolateur et d'admettre au ser-
vice de terre ou de mer, les hommes de l'équipage
qui voudront prendre ce parti volontairement.
Pour la parfaite intelligence de ce document, il
faut rappeler les faits qui se sont passés :
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 261
L'émissaire français, M. de Sassenay, étant arrivé
dans cette capitale (Buenos-Àyres) avec des dépêches
pour le gouvernement, le vice-roi ayant égard à ce
que lui-même appartenait à une nation étrangère,
ne voulut pas recevoir Sassenay en particulier et fit
appeler au fort les alcades ordinaires et les procu-
reurs fiscaux avec le sous -doyen du Tribunal.
Toutes les personnes convoquées s'étant réunies, à
l'exception du premier alcade remplacé par le doyen
des corrégidors (officiers municipaux), Son Excel-
lence le vice-roi donna ordre de faire entrer le sus-
dit émissaire qui, en présence de tous, ouvrit la
valise qui contenait les dépêches, et toutes furent
reconnues à l'exception de ses instructions person-
nelles. La valise contenait le passeport donné par
l'Empereur audit émissaire; la renonciation de
notre roi, Ferdinand VII, en faveur de son père,
par le motif que celui-ci avait protesté contre
sa première abdication; la renonciation du roi
Charles IV, de Ferdinand VII et des infants
D. Carlos et D. Antonio en faveur de l'Empereur
(ces renonciations imprimées en France avec l'au-
torisation du ministre des relations extérieures);
les dépêches de ce ministre, dont quelques-unes
non signées, annonçant le choix qu'avait fait ou
qu'allait faire Napoléon de son frère Joseph, roi
de Naples, pour la couronne d'Espagne, et la con-
vocation des Cortès à Bayonne pour obtenir le
15.
262 PIÈCES JUSTIFICATIVES.
consentement du pays dans la plénitude de son in-
dépendance et de l'intégrité de la monarchie. Il y
avait, également, des dépêches cachetées des secré-
taires d'État espagnols pour les gouverneurs de
cette vice-royauté et de celle de Lima, et d'autres
pour Mexico, Sautafé et les Philippines; une lettre
confidentielle du ministre de l'intérieur; deux or-
donnances des secrétaires d'État de la guerre et de
l'intérieur qui contenaient une provision royale du
conseil de Cas tille, communiquant la déclaration
de nullité de l'abdication de Charles IV et la vo-
lonté exprimée par son fils de lui voir reprendre
les rênes du Gouvernement, ce qu'il avait fait.
À la première vue de ces plis, on donna l'ordre à
l'émissaire de se retirer, et, après avoir réfléchi sur
ce qui devait être fait dans un cas aussi extraordi-
naire, on adopta, tout de suite, l'avis qu'il fallait
empêcher l'émissaire de communiquer avec qui que
ce fût et le renvoyer immédiatement pour éviter
qu'il pût divulguer des nouvelles aussi dange-
reuses pour notre constitution et notre gouverne-
ment, et pour le mettre en mesure de faire connaî-
tre en Europe la manière de penser de ces colonies,
en suite de ce qu'il avait observé dans la réception
à lui faite, cette manière de penser devant exercer
ne influence sur le sort et l'opinion de l'Espagne
n faveur du souverain légitime ; on fit comparaître
e nouveau l'émissaire, on lui demanda s'il avait
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 263
confié des papiers à quelque personne ou commu-
niqué à quelqu'un l'état de l'Europe. Il répondit
qu'il n'avait donné de papiers à personne, mais
qu'il avait fait part au gouverneur de Montevideo
des nouvelles qu'il apportait. On lui déclara qu'il
était nécessaire qu'il repartît immédiatement pour
l'Europe et qu'il serait traité avec la dernière ri-
gueur s'il ne gardait pas le secret sur la situation
de l'Espagne. L'émissaire répondit alors en expli-
quant la détresse dans laquelle il se trouvait pour
retourner en Europe, par suite de la perte de ses
bagages et de son argent qui avaient été perdus en
même temps que le brick. Son Excellence répliqua
que la générosité espagnole n'avait jamais reculé
devant les devoirs de l'humanité. Le doyen des
corrégidors ajouta que si on avait secouru les An-
glais qui nous avaient fait tant de mal, avec une
générosité propre au caractère espagnol, avec plus
de raison on agirait de même avec celui qui n'avait
eu d'autre rôle que d'avoir été envoyé pour cette
perfide commission. Les autres assistants se pronon-
cèrent dans le même sens, assurant l'émissaire que
S. E. donnerait des ordres pour qu'on lui fournît
ce dont il avait besoin.
En examinant de nouveau la valise, on trouva
qu'elle contenait dans un autre compartiment di-
vers exemplaires d'un imprimé en français iet en
espagnol, œuvre d'un anonyme séditieux, qu'on fit
264 PIECES JUSTIFICATIVES.
brûler plus tard. Quant aux autres plis et docu-
ments, on les renferma dans une caisse dont S. E.
confia la clef au doyen des corrégidors, malgré les in-
stances faites par celui-ci et par le second alcade pour
ne pas la recevoir, tous deux ayant une juste con-
sidération pour la personne de l'Excellentissime
vice-roi et la confiance qu'on devait avoir en lui.
Telle est la relation ponctuelle et exacte de ce
qui s'est passé avec l'émissaire français, et cette re-
lation suffit pour montrer dans quelle pensée et
par quel motif Son Excellence a écrit l'ordon-
nance qui est jointe au présent document; le vice-
roi n'a pas fait autre chose que se conformer à
l'avis de ceux qui ont assisté à l'ouverture des plis,
et il a agi avec autant de précaution que s'il avait
prévu les calomnies auxquelles sa conduite allait
être en butte.
II
Années 1808-1809
Extrait du dossier, ?z° 1944, de l'audience royale du
Rio de la Plata, constitué par le gouvernement de
Montevideo à la requête des fiscaux de S. M.
^hdre donné par le général Elio au lieutenant de vaisseau
*. Diego Ponce de Léon, sergent-major intérimaire de
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 265
la forteresse de Montevideo, d'ouvrir une enquête sur la
mission de M. de Sassenay.
Comme il importe au service de S. M. d'éclaircir
tout ce qui s'est passé avec M. de Sassenay, émis-
saire de l'Empereur français, depuis son départ de
Montevideo pour Buenos-Àyres, j.'ai résolu de vous
charger de recueillir, avec l'aide d'un scribe, toutes
les informations concernant cette affaire. Vous
chercherez à obtenir tous les renseignements pos-
sibles sur ce qui s'est passé dans le voyage d'aller
et de retour et sur la manière dont l'émissaire a été
reçu par l'Excellentissisme seigneur vice-roi, capi-
taine général de la Province. Vous devrez recher-
cher si la permission accordée à l'émissaire de
quitter Buenos-Àyres, lui donnait l'autorisation de
retourner en Europe, ou s'il devait rester détenu
dans cette forteresse. Vous devrez également re-
cueillir les instructions données à l'officier chargé
d'escorter l'émissaire et tous autres renseigne-
ments y relatifs, jusqu'au moment de l'arresta-
tion qui a eu lieu le 19 août. Le dossier devra
contenir un certificat relatif à la conformité de
la copie incluse des instructions dudit envoyé
avec l'original, dont la traduction a été faite sur
mon ordre par vous et par le capitaine de frégate
D. José Posadas. Pour tout cela, je vous donne
commission et je vous recommande particulière-
266 PIÈCES JUSTIFICATIVES.
ment d'exécuter mes ordres sans perdre un instant,
Que Dieu vous carde pendant de longues années.
Montevideo, 28 septembre 1808.
Signé : Xavier Elio.
III
Interrogatoire du capitaine Igarzabal, l'officier
chargé de conduire M. de Sassenay à Buenos-
Ayres et de le ramener à Montevideo.
A Montevideo, le 6 septembre 1808, le senor
D. Diego Ponce de Léon, sergent-major par inté-
rim de cette forteresse, a fait comparaître en sa
présence D. Francisco Xavier de Igarzabal, capi-
taine honoraire au régiment d'infanterie du Rio de
la Plata. Le capitaine Igarzabal a prêté serment
dans la forme militaire et a promis de dire la vérité
sur tout ce qu'il savait.
Interrogé sur les points suivants : s'il savait que
le Français, M. de Sassenay, était venu dans cette
forteresse et par l'ordre de qui; dans quel but et
avec quelles intentions il s'était rendu à Buenos-
Ayres, comme émissaire de l'Empereur français, le
capitaine répond ce qui suit :
Le 11 août, ayant reçu du seigneur Gouverneur
PIECES JUSTIFICATIVES. 267
l'ordre verbal d'accompagner ledit Français, Ber-
nard Sassenay, il est parti avec lui à onze heures
du matin, en poste, avec l'instruction de sa sei-
gneurie de le conduire à l'Excellentissime vice-roi,
comme cela a eu lieu le 13 dans la salle de récep-
tion du fort où Son Excellence fit donner à lui et à
son compagnon, par son fils D. Luis Liniers, l'or-
dre de demeurer jusqu'à ce qu'on les appelât. Tous
deux restèrent ensemble dans ladite salle (sans que
jusqu'alors Son Excellence eût parlé au Français ou
l'eût vu). On les fit ensuite passer dans un autre
bâtiment où se trouvait Son Excellence avec divers
membres du cabildo et divers assesseurs de l'au-
diencia où, ayant remis M. de Sassenay entre les
mains du vice-roi, le capitaine se retira. D. Xavier
de Igarzabal a dit qu'il était de notoriété publique,
comme il l'a entendu de Sassenay lui-même, que
celui-ci était venu en qualité d'émissaire de l'Em-
pereur des Français.
Interrogé sur le point de savoir si, après avoir
laissé le Français Sassenay en présence du vice- roi,
il l'a vu de nouveau et quand, il répond ce qui
suit :
Après avoir laissé Sassenay devant la Junte, à
onze heures du matin, le 13 août, l'ordre lui ayant
été donné de se retirer, il n'a plus revu l'émissaire
que le 14, à quatre heures et demie du soir. Ayant
été prendre les ordres du vice-roi, celui-ci lui
(
268 PIECES JUSTIFICATIVES.
donna Tordre de se rendre immédiatement à bord
de la zumaca Belen, où le Français susdit l'attendait
pour retourner à Montevideo.
Interrogé sur les points suivants : quelle con-
duite Son Excellence lui a recommandé de tenir
vis-à-vis de l'émissaire, dans quel navire devait
s'effectuer la traversée de retour et quelles autres
circonstances méritaient d'être signalées, il répond
ce qui suit :
Les recommandations et les ordres reçus du vice-
roi se sont bornés à ramener l'émissaire et à le
traiter avec les mêmes égards qu'en l'amenant à
Buenos-Avres.
Son Excellence, en lui recommandant de ne ré-
véler à personne ce qu'aurait pu dire le susdit
émissaire dans le voyage, lui a demandé sa parole
d'honneur de garder le secret. Le capitaine s'étant
embarqué sur les quatre heures du soir, trouva sur
la Belen l'émissaire qui dînait en compagnie du
commandant D. Luis Liniers, du lieutenant de fré-
gate Lacose, et de l'enseigne de vaisseau D. José
Àldana. Peu de temps après, une chaloupe anglaise
parlementaire, venant d'une corvette de guerre qui
se trouvait au large et qui amenait de Rio de Janeiro
le comte de Liniers (frère aîné du vice-roi), étant
entrée dans le port, ordre fut donné de préparer la
Belen pour aller chercher le comte de Liniers, et l'on
transborda l'émissaire et le capitaine Igarzabal sur la
PIECES JUSTIFICATIVES. 269
zumaca YAranzazù, commandée par le lieutenant de
frégate Don Joaqu in Toledo,où, après avoir été retenu
un jour et demi par le mauvais temps, l'émissaire
français écrivit au seigneur vice-roi de lui procurer
une felouque pour pouvoir passer à la Colonie. Cela
eut lieu aussitôt après la réponse du vice-roi. Le
départ eut lieu le 16 août à trois heures de l'après-
midi. L'émissaire français resta dans la forteresse
toute la journée du 13 août jusqu'au 14, où il s'em-
barqua, selon qu'il l'a dit lui-même. Quand arriva
la chaloupe anglaise parlementaire, l'émissaire se
cacha dans la cabine de la Beien et il demanda au
capitaine Igarzabal et au pilote D. Luis Leal de ne
pas dire qui il était aux Anglais qui vinrent à bord.
Le 17, à sept heures du matin, le capitaine et Sas-
senay débarquèrent à la Colonie, d'où ils partirent
le même jour à dix heures du matin pour Montevi-
deo, où ils arrivèrent le 19 à une heure de l'après-
midi. En amenant l'émissaire au seigneur gouver-
neur, celui-ci le reçut d'une manière qui surprit le
capitaine. Le gouverneur dit à l'émissaire qu'il
était prisonnier de guerre, ainsi que ses compa-
gnons, et ordonna à l'adjudant de place Don Martin
de Larraga de le conduire là où étaient les officiers
du Consolateur, Le gouverneur déclara en même
temps à l'émissaire que tous les Français qui se
trouvaient en Espagne avaient été massacrés, et que
tous ceux qui servaient un pareil tyran méritaient
270 PIÈCES JUSTIFICATIVES.
le môme sort. L'émissaire fut consterné de cette
réception. Il remit au capitaine une lettre ouverte
de l'Excel lentissime seigneur vice-roi adressée à
D. Manuel Ortega, pour la faire parvenir au desti-
nataire. Le capitaine la remit au seigneur gouver-
neur, qui Tenvoya à D. Manuel Ortega.
Interrogé sur le point de savoir s'il connaissait
le contenu de la lettre, il répond que l'émissaire
lui ayant dit en chemin qu'il avait des ordres du
vice-roi pour qu'on lui fournît un navire pour re-
tourner en Europe et voyant la lettre ouverte, il en
prit connaissance, désireux d'en connaître l'objet.
Ladite lettre se bornait à demander à D. Manuel
Ortega de fournir à M. de Sassenay ce dont il au-
rait besoin pour racheter les effets perdus dans le
brick qui l'avait amené et pour effectuer son re-
tour en Europe.
Interrogé sur le point de savoir si, au moment
où il avait remis l'émissaire français entre les mains
du gouverneur le 19 août, il savait l'arrivée du bri-
gadier D. José de Goyenèchc, commission né par la
Junte suprême de Séville, il répond qu'il l'a vu
dans la salle où il a été reçu par le gouverneur.
Interrogé sur le nom du navire dans* lequel il a
fait la traversée de la Colonie à Buenos-Àyres avec
ledit émissaire, il répond que la traversée s'est faite
sur la zumaca Beten, commandée par D. Luis Li-
liers qui avait été envoyé à cet effet à la Colonie;
PIEGES JUSTIFICATIVES. 271
qu'après le débarquement D. Luis Liniers les
devança pour aller voir le vice-roi, son père, et
qu'après avoir causé avec lui, il revint leur dire
d'attendre dans la salle de réception.
En foi de quoi, etc.
Signatures : Diego Ponce de Léon.
Xavier de Igarzabal.
Manuel José Saenz de Gavia,
Scribe de Sa Majesté.
IV
Interrogatoire de M. de Sassenay.
A Montevideo, le 3 octobre 1808. A l'effet de rem-
plir ce qui lui a été ordonné, le senor D. Diego
Ponce de Léon, sergent-major de cette forteresse,
s'est rendu à cette citadelle royale où M. de Sasse-
nay est enfermé, accompagné de l'interprète D. Pe-
dro Sagrera et de son scribe. Avant de recevoir la
déclaration de M. de Sassenay, il lui a fait prêter
serment de dire la vérité.
Interrogé sur son nom, son âge, sa patrie, son
état, la religion qu'il professe, M. de Sassenay ré-
pond par l'intermédiaire de l'interprète qu'il s'ap-
pelle Bernard Sassenay, qu'il est né à Dijon, en
272 PIÈCES JUSTIFICATIVES.
Bourgogne, qu'il y est marié, qu'il est attaché au
secrétariat du ministre Maret, qu'il est âgé de qua-
rante-huit ans et qu'il appartient à la religion
catholique.
Interrogé sur les points suivants : comment et
avec quelle commission il est venu dans ce port,
d'où il est parti, quel jour il a quitté la France et
dans quel navire, il répond qu'il est venu apporter
des dépêches du ministre des relations extérieures
de France, qu'il est . parti de Bayonne dans ce but,
en destination de ce port ou du Rio de la Plata pour
remettre ces dépêches à Buenos-Àyres, au vice-roi
M. de Liniers; qu'il a mis à la voile dans les der-
niers jours de mai de la présente année, le 30 ou le
31, sur le brick français le Consolateur, commandé
par Dauriac, lieutenant de vaisseau de la marine
française.
Interrogé sur les points suivants : quel jour il est
arrivé dans ce port, où il a pris terre sur la côte du
Rio de la Plata, sur quel point il a débarqué et
pour quel motif; ce qu'il a fait depuis son débar-
quement, en racontant tout ce qui lui est arrivé
depuis ce moment jusqu'à présent, il répond comme
suit : il a débarqué le 9 août à Maldonado et il s'est
rendu par terre à Montevideo, apportant avec lui
les dépêches. 11 est arrivé ici le 10, en est reparti
le lendemain avec ses dépêches pour Buenos-Ayres
en compagnie du capitaine Igarzabal. Ils arrivèrent
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 273
à la colonie où ils s'embarquèrent sur la Belen, com-
mandée par le fils de M. de Liniers, qui était venue
de Buenos-Ayres à leur rencontre. Le 13 au matin,
ils arrivèrent à la capitale, où il débarqua avec le
capitaine Igarzabal et le fils de M. de Liniers. Ils
se rendirent tous les trois au fuerte. Il resta avec le
capitaine Igarzabal, le fils de M. de Liniers ayaut
disparu sans qu'il sût ce qu'il était devenu. Au bout
de deux beures d'attente passées avec Igarzabal
dans une grande salle, on les fit entrer dans une
autre pièce où se trouvait M. de Liniers avec sept
ou buit autres personnes. On lui demanda les dé-
pêches qu'il avait apportées. Il les remit. Aussitôt
après, on le fit sortir et il resta dans la même grande
salle où il avait déjà attendu. Après un moment,
on le rappela devant ledit tribunal ou devant les
mêmes personnes. On le prévint qu'on ne voulait
pas que la commission dont il était chargé fût con-
nue en public, parce qu'on ne voulait pas d'autre
souverain que Ferdinand VII. M. de Liniers et les
autres personnages lui donnèrent l'ordre de s'en
retourner à Montevideo pour passer de là en Europe.
On lui dit qu'on lui enverrait dans ce port la
réponse aux dépêches qu'il avait apportées. Il dîna
ce jour-là avec le vice-roi, sa famille et quelques
personnages étrangers. Il devait s'embarquer le soir
même sur la Belen, ce qui ne put avoir lieu à cause
du mauvais temps. 11 passa cette nuit dans le fort,
i
274 PIECES JUSTIFICATIVES.
ayant parlé seul avec M. de Liniers pendant quel-
ques instants durant lesquels ils causèrent de la
reconquista de Buenos-Ayres. M. de Liniers lui
promit une lettre de recommandation pour son
fondé de pouvoir à Montevideo. Le jour suivant, il
s'embarqua dans la matinée sur la. Belen pour passer
à la colonie; mais ayant eu mauvais temps pendant
deux jours, il resta à bord jusqu'à ce que, fatigué
de cette attente, il écrivit au vice-roi pour qu'on le
fit partir dans une felouque. Celui-ci lui répondit
qu'il donnait l'ordre de préparer une felouque, ce
qui eut lieu sur-le-champ. Lorsqu'il était déjà
transbordé sur la zumaca YAranzazù, le fils de M. de
Liniers arriva avec la lettre de recommandation
qu'il lui avait offerte et avec l'ordre de passer sur
la felouque, ce qui eut lieu. Il fit voile pour la
colonie, où il arriva le 17 août avec le capitaine
Igarzabal. Le même jour, ils partirent par terre et
arrivèrent le 19 à Montevideo. Lorsqu'il se pré-
senta chez le gouverneur, celui-ci lui déclara qu'il
était prisonnier de guerre et l'envoya comme tel
avec un adjudant de place à une boulangerie située
en dehors de la ville d'où il fut transféré à la cita-
delle.
Interrogé sur ce que contenait la lettre de recom-
mandation et si elle ne traitait pas d'autre chose
que de lui fournir les moyens de retourner en
Europe, il répond que la lettre se réduisait à ce
PIECES JUSTIFICATIVES. 275
que don Manuel Ortega devait lui fournir tout
l'argent dont il aurait besoin pour achats d'effets,
vivres, etc., et qu'elle ne traitait pas d'autre chose
que de le mettre à même de retourner en Europe
dans un navire étranger ou autre.
Interrogé sur les dépêches apportées par lui et
sur les instructions qu'il avait reçues de vive voix
de Napoléon ou de son ministre, il répond qu'il
ignorait le contenu des dépêches, qu'il connaissait
seulement les traités conclus entre les rois d'Espa-
gne et Bonaparte et savait que celui-ci pensait à
mettre son frère Joseph sur le trône d'Espagne,
comme il l'avait dit au seigneur gouverneur de
Montevideo le jour de son arrivée dans cette ville.
Les instructions du ministre lui prescrivaient de
rechercher les sentiments des habitants de ce pays
au sujet des événements d'Europe et de raconter
ce qu'il avait vu à Bayonne.
Interrogé sur le point de savoir si Son Excellence
avait répondu aux dépêches, il répond qu'il a été
seulement prévenu qu'on lui enverrait à Monte-
video la réponse aux dépêches, et qu'on recomman-
derait à son ministre la conduite officieuse et
modérée qu'il avait tenue.
On a soumis à M. de Sassenay la traduction des
instructions qui se trouvent au commencement du
présent dossier, et on lui a demandé si elle était
exacte et conforme à l'original. Il a répondu que,
276 PIEGES JUSTIFICATIVES.
comprenant parfaitement la langue espagnole, il
lui paraissait que cette traduction était tout au
moins conforme au fond.
Ont signe : D. Diego Ponce de Léon.
Bernard Sassenay.
Manuel José Saenz de G a via,
Scribe de Sa Majesté.
APPENDICE D
DOCUMENT TIRÉ DES ARCHIVES DU F0REIGN OFFICE.
Lettre du secrétaire d'État au Foreign Office à
l'ambassadeur d* Angleterre auprès de la Régence
de Cadix.
Foreign Office, 28 may 1810
M. Wellesley.
Sir,
l am directed by the marquess Wellesley to
request that y ou would apply to tlie spanish go-
vernment for the release of a french gentleman of
the name of de Sassenay, who is represented as
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 277
having lately arrived from Buenos-Ayres in the
Mercury, sloop, and to be now a prisoner at Gadiz.
Should the spanish government consent to his
release, lord Wellesley desires that you would
recommend that he should be embarked on board
one of His Majesty's ship at Gadiz and conveyed to
England.
I hâve the honour to be, etc., etc.
Signé : William Hamilton.
APPENDICE E
Extrait de l'article sur M. de Liniers, par Pel-
tier, rédacteur de l'Ambigu, dans le Times du
24 août 1810.
...Préparations had been made at Buenos-Ayres
for the august cérémonies of taking the oath of
fidelity, but while the entertainements and public
rejoicings were preparing,an emissary of Napoléon
arrived with despatches in the name of Charles IV...
The bearer of thèse despatches was the baron de
Sassenay, formerly deputy from Burgundy to the
states gênerai, but who afterwards emigrated and
served under Prince de Gondé in the first campaign
16
278 PIECES JUSTIFICATIVES.
of tbe révolution, and baving subsequently becomc
an inhabitant of tbe United States of America, bad
in tbe character of a merchant, made two voyages
to tbe river Plate. The natural sentiment of love
of bis country had carried him back to France and
made him abandon tbe bappy asylum wbere lie
dwelt in tranquillity. The tyrant snatcbed him
from the bosoin of bis family, causing him to be
taken by the gendarmerie from bis estate at the
foot of the Pyrénées and forced him to take charge
of thèse despatches and to set sail within twenty
four hours, without taking leave of bis wife and
cbildren, and even without giving him time to pro-
vide bimself with any other article of clothing for
the voyage than what could be hastily procured at
Bayonne.
Don Santiago de Liniers was not apprised of
the name of this envoy extraordinary until within
a few hours of his entering at Buenos-Àyres. He
however had time to think upon the delicacy of
receiving an emissary of that kind and resolved to
receive him only in the présence of the magistrates
and two members of the municipal body. Baron
de Sassenay approached don Santiago with open
arms as an old friend. He was much astonished at
the return of thèse tokens of friendship, which
^onsisted only in telling him in spanish that he
çarded him only as an envoy of Napoléon, and
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 279
tliat lie must déclare the purpose of his mission in
the présence of the persons tliere assembled.
M. de Sassenay then opened his portmanteau and
laid ail his packets upon the table before don San-
tiago, who caused them to be opened and read
aloud. While they werc reading, the indignation of
the assembly manifested itself to a degree which it
is impossible to describe. Don Santiago informed
the envoy that he had, through a legitimate channel,
received orders to proclaim Ferdinand VII king
of Spain and the lndies, that he (don Santiago)
would receive no orders from the Emperor of the
French and that the ceremony of administering
the oath of fidclity which had been defered only
to give more splendour to the proclamation,
should take place without delay(l)...
(1) M. de Sassenay was transportée! to Cadiz and put on
board the huiles with the rest of the french prisoners. His
spouse came to London to solicit the libération of her Uus-
band; and had her pétition granted at the moment when she
learned thas he was on board one of the hulks which the
prisoners had carried to the other si de of the bay of Cadiz
and that her husband was then already liberated.
TABLE DES MATIÈRES
CHAPITRE PREMIER
NAPOLÉON ET LBS COLONIES ESPAGNOLES
(1808).
Projets de Napoléon sur les possessions espagnoles de l'Amé-
rique. — Un vice-roi français à la Plata. — Recherche et
choix d'un envoyé. — Un diplomate malgré lui. . 1
CHAPITRE II
JACQUES DE LIN1ERS
(175&-1806).
Naissance et famille de Jacques de Liniers. — Ses premières
années et ses premières campagnes. — Envoi à la Plata.
— Longue inaction sans avancement. — Première inva-
sion anglaise. — Conquête de Buenos- Ayres par Beresford
et reprise de cette ville par Liniers 16
CHAPITRE III
LINIERS COMMANDANT EN CHEF ET VICE-ROI
(1806-1808).
Suites et conséquences de la défaite des Anglais. — Liniers
chargé d'organiser la défense. — Deuxième invasion an-
16.
2S3 TABLE DES MATIERES.
glaise. — Délente de Buenos-Ayres (1807). — Liniers
nommé vice-roi. — Son administration jusqu'en août
1808 46
CHAPITRE IV
LE MARQUIS DE SASSENAY
(1760-1808).
Naissance et famille du marquis de Sassenay. — Sa vie
avant 1789. — Il est nommé député aux États généraux.
— Il émigré. — Ses campagnes pendant la Révolution.
— Il passe aux Etats-Unis et s'y livre au commerce. —
Voyages à Buenos- Ayres. — Retour en France. — Les
tribulations d'un émigré. — Napoléon l'appelle à
Bayonne 86
CHAPITRE V
LA MISSION.
Le voyage du Consolateur. — Sassenay débarque à Mal do -
nado, d'où il se rend à Buenos-Ayres. — Perplexité de
Liniers. — Réception publique faite à Sassenay. — Entre-
vue secrète. — Sassenay retourne à Montevideo, où il est
jeté en prison 128
CHAPITRE VI
LES SUITES DE LA MISSION ET LA CHUTE DE LINIERS
(1808-1809).
Situation difficile créée au vice-roi par la mission de Sasse-
nay. — Mécontentement à Buenos-Ayres. — Révolte de
Montevideo. — Intrigues du parti espagnol. — Soulève-
TABLE DES MATIKItKS. 2F3
ment du 1 er janvier 1809. — Destitution de Liniers par In
régence de Cadix. — Sa retraite et son abnégation. 156
CHAPITRE VII
LA CAPTIVITÉ DE SASSENAY
(1808-1810).
Captivité à Montevideo. — Cruauté du général Elio. —
Première évasion. — Seconde captivité plus cruelle. —
Transfert à Cadix. — Terribles souffrances sur les pon-
tons. — Révolte et évasion des prisonniers du ponton la
Vieille-Castille. — Sassenay rentre en France. . . 185
CHAPITRE VIII
LA RÉVOLUTION ARGENTINE ET LA MORT DE LINIERS
(1809-1810).
Incapacité du nouveau vice-roi. — Il est trompé et trahi par
les chefs créoles. — Soulèvement du 25 mai 1810, qui
met fin à la vice-royauté. — Efforts de Liniers pour rele-
ver le parti royaliste. — Trahi et abandonné par ses
troupes, il est fait prisonnier et mis à mort. — L'Espagne
réclame ses cendres 213
CHAPITRE IX
LES DERNIÈRES ANNEES DE SASSENAY
(1810-1840).
Sassenay, de retour en France, rentre dans la vie privée.
— Élu député en 1830, il se retire de la vie politique
après la révolution de Juillet. Ses dernières années et sa
mort 236
284 TABLE DES MATIÈRES.
PIÈGES JUSTIFICATIVES
APPENDICE A
DOCUMENTS TIRES DES ARCHIVES DU MINISTERE
DE LA MARINE.
Rapport du lieutenant Dauriac sur le voyage du Consolateur.
— Extrait du procès-verbal de la perte du brick le Con-
solateur 241
APPENDICE B
DOCUMENTS TIRES DES ARCHIVES DU MINISTERE
DES AFFAIRES ETRANGERES.
Décret du 5 février 1810 accordant un -traitement à M. de
Sassenay. — Lettre du ministre des relations extérieures
à Mme de Sassenay, du 8 février 1810. — Rapport de
M. de Sassenay au ministre des relations extérieures, du
22 mai 1810. — Lettre du ministre des relations exté-
rieures à M. de Moustier, du 27 juin 1810. — Lettre du
ministre des relations extérieures a M. de Sassenay, du
3 juillet 1810. — Lettre de M. de Moustier au ministre
des relations extérieures, du 5 juillet 1810. — Lettre du
ministre des relations extérieures au directeur de la poste
de Bayonne, du 4 juillet 1810 246
APPENDICE C
TRADUCTION DE DOCUMENTS INEDITS
TIRÉS DES ARCHIVES DE BUENOS-AYRE8 ET DE MONTEVIDEO.
Extrait du rapport fiscal de l'audience royale du 15 octobre
1808. — Instruction ouverte à Montevideo par le général
I
TABLE DES MATIÈRES. 285
Elio au sujet de la mission de M. de Sassenay. — Ordre
du général Elio d'ouvrir l'instruction. — Interrogatoire du
capitaine Igarzabal. — Interrogatoire de Sassenay. 260
APPENDICE D
DOCUMENT TIRÉ DES ARCHIVES OU FOREIGN OFFICE.
Lettre du Foreign Office à l'ambassadeur d'Angleterre à
Cadix, pour demander la mise en liberté et le retour en
Angleterre de M. de Sassenay. 276
APPENDICE E
Extrait d'un article du Times du 24 août 1810. ... 277
FTN DE LA TABLE DES MATIERES